Chapitre 25. La destination : le rapatriement de l’espoir
Ce que l’on va voir. Dans la peine amoureuse, l’espoir ne tombe pas : il est enfermé, logé dans le porteur perdu, et il n’espère plus qu’une chose, par une seule ouverture, le retour. D’où la formule qui condense la troisième partie : la peine n’est pas l’amour qui demeure, c’est l’espoir qui demeure enfermé. Guérir n’est donc ni cesser d’aimer ni cesser d’espérer : c’est rapatrier l’espoir dans sa propre capacité de vivre. Le chapitre traduit cette opération dans un construit mesuré (la théorie de l’espoir de Snyder), isole une troisième attache rarement nommée (la reconnaissance, qui ne se traverse pas mais se paie en gestes), dit ce qui se perd exactement d’un couple (un point de moindre tension), et pose trois précautions pour que la thèse ne devienne pas une morale de l’autosuffisance. Il se termine par les idées reçues que le texte court corrige, et par les quatre choses honnêtes qu’on peut promettre à quelqu’un qui a mal.
25.1 L’espoir captif
É25.1 (L) : Dans la peine amoureuse, l’espoir est enfermé ; d’où l’asymétrie avec la perte d’emploi. L’espoir demeure logé dans le porteur perdu, où il continue de travailler, mais n’espère plus qu’une chose, par une seule ouverture : le retour. Ceci rend compte d’une asymétrie clinique bien établie sans être expliquée : les peines amoureuses durent plus longtemps que les pertes d’emploi ou les échecs, à investissement comparable. La raison n’est pas la profondeur du sentiment, mais la localisation de l’espoir : celui qui perd un emploi peut réorienter son espoir vers le suivant ; celui qui perd un amour garde le sien attaché à une issue qui ne dépend pas de lui (« à une porte qu’il ne contrôle pas »).
« La peine n’est pas l’amour qui demeure. C’est l’espoir qui demeure enfermé dans un avenir devenu impossible. »
É25.2 (L) : L’amour persistant ne fait pas mal ; cesser d’aimer et cesser de souffrir sont indépendants. La formule dissout une confusion largement partagée : celle qui identifie la peine à l’amour persistant. « L’amour persistant ne fait pas mal ; il tient chaud. Ce qui fait mal est l’espoir captif. » La conséquence pratique est considérable : le sujet n’a pas à choisir entre cesser d’aimer et cesser de souffrir. Les deux opérations sont indépendantes. « Mais cet espoir ne lui appartenait pas. On l’y avait déposé, et on peut le reprendre. »
É25.3 (L) : Garde de lecture : aimer ne se réduit pas à déposer de l’espoir. De ce que la peine porte sur l’espoir déposé, on ne peut pas conclure que l’amour porterait lui aussi sur cet espoir, et donc qu’aimer reviendrait à rechercher chez l’autre un état de sécurité. Cette inférence confond ce qui lie et ce qui fait mal, et la thèse la réfute par son propre argument : si aimer se réduisait à l’espoir déposé, l’effondrement de l’espoir emporterait l’amour avec lui. C’est l’inverse qui s’observe (« et c’est ce qui rend la chose si difficile »). Déposer son espoir chez quelqu’un n’est d’ailleurs pas une captation mais une remise : on ne dépose que ce que l’on confie, et confier est l’opération la plus exposée qui soit. « L’amour est ce qui demeure lorsque le dépôt est perdu. »
É25.4 (L) : Trois amplificateurs, un seul mécanisme. Il faut expliquer pourquoi la peine amoureuse est régulièrement décrite comme la plus violente, sans lui accorder un mécanisme propre. Elle n’en a pas : elle cumule trois facteurs d’amplification du mécanisme commun. Le premier est la densité maximale : aucun autre objet ne concentre autant d’avenir déposé, l’habitation, les enfants, les projets, la vieillesse anticipée, l’ensemble des rituels quotidiens. Le deuxième est la dette de reconnaissance (§25.3) : dans les liens qui ont réparé une inscription antérieure, la peine se double d’une obligation non formulée qui, elle, ne se traverse pas. Le troisième est le plus spécifique : dans l’amour, le sujet ne dépose pas seulement son avenir, il dépose une part de sa propre constitution. Aimer implique un abandon de la régulation autonome au profit d’une régulation partagée. Judith Butler (Vie précaire, 2004) l’énonce en soutenant que nous sommes constitutivement défaits les uns par les autres, et que le deuil révèle moins une privation qu’une dépendance ontologique déjà là ; Jacques Derrida (Chaque fois unique, la fin du monde, 2003), écrivant sur la mort de l’ami, formule le même fait autrement : ce qui disparaît n’est pas un élément du monde, mais un monde entier, chaque fois unique. D’où la conséquence propre à cette peine : le sujet ne perd pas seulement une carte de l’avenir, il perd le co-régulateur avec lequel il la lisait. Repartir seul n’est pas seulement continuer sans quelqu’un ; c’est reprendre une fonction déléguée parfois depuis des décennies, et qu’on ne sait plus exercer. L’inconnu y est maximal, non par la taille de la perte, mais parce qu’il porte sur le sujet lui-même. « La peine amoureuse est pire ; rien n’oblige à la tenir pour autre. »
25.2 Le rapatriement
É25.5 (L) : Guérir, c’est rapatrier l’espoir dans sa capacité propre. Guérir n’est donc ni cesser d’aimer, ni cesser d’espérer. C’est rapatrier l’espoir : le retirer du porteur où il avait été déposé et le réinstaller dans la capacité propre du sujet, capacité de vivre, de recommencer, d’aimer encore. « L’espoir captif espère par une ouverture ; l’espoir rapatrié espère largement. » (Le texte court : « L’espoir enfermé espère par une fenêtre. L’espoir revenu chez lui espère large. ») On peut alors rendre son contenu à un précepte usé jusqu’à la vacuité : être bien avec soi-même signifie avoir son espoir logé à domicile plutôt qu’en dépôt chez un autre.
É25.6 (F) : La théorie de l’espoir de Snyder. La théorie de l’espoir de C. R. Snyder (2002), mesurée depuis une trentaine d’années, décompose l’espoir en trois composantes indissociables : des buts, des voies (la capacité de générer des itinéraires alternatifs vers ces buts) et l’agentivité (la conviction de pouvoir emprunter ces itinéraires).
É25.7 (L) : L’espoir captif et le rapatriement traduits dans la grammaire de Snyder. Dans cette grammaire, l’espoir captif se décrit exactement : une fixation rigide sur un but unique et devenu impossible, qui assèche la génération de voies alternatives et draine l’agentivité, puisque le seul chemin restant ne dépend pas du sujet. Le rapatriement se décrit comme la restructuration des buts, laquelle libère simultanément les deux autres composantes. La convergence a une valeur méthodologique directe : elle fournit à la thèse un instrument existant et validé, et rend testable ce qui semblait relever de la description. L’échelle de Snyder mesure l’espoir dispositionnel ; ce qu’aucun instrument standard ne mesure, c’est l’espoir déposé : sa localisation, ses objets, ce qui a été confié à quoi (É24.8).
É25.8 (F) : Frankl et le rapatriement forcé. Viktor Frankl (Découvrir un sens à sa vie, 1946) décrit, dans les conditions extrêmes, la découverte que la liberté de la position intérieure ne peut être confisquée par aucune circonstance. Lecture (L) : Frankl décrit le rapatriement forcé de l’espoir chez qui a tout perdu ; l’essai décrit la même opération dans les conditions ordinaires.
25.3 La troisième attache : la reconnaissance
É25.9 (L) : On peut demeurer dans un lien par pure reconnaissance. Les analyses du lien mettent d’ordinaire en balance deux forces : l’amour, et l’espoir déposé. Il en existe une troisième, rarement isolée, et dont la méconnaissance produit des impasses caractéristiques. Lorsqu’un lien n’a pas seulement accompagné une vie mais réparé une inscription antérieure, lorsqu’il a fait tomber un énoncé du type cela n’existe pas pour moi, il engendre chez le sujet une dette non formulée. On peut alors demeurer dans un lien mort d’espoir et éteint d’amour, par pure reconnaissance. Le sujet ne sait généralement pas nommer ce qui le retient, et il s’accuse de lâcheté là où il est en train d’honorer une obligation qu’il n’a jamais énoncée. Le texte court : « Parce que l’autre a réparé quelque chose. Parce qu’avant lui on ne croyait plus à ça, et qu’après lui on y a cru. Parce qu’il est arrivé à un moment où plus rien ne tenait, et que tout a tenu. »
É25.10 (F) : Simmel, Mauss, Jankélévitch, Ricœur sur la gratitude et le don. Georg Simmel (1908) voit dans la gratitude la mémoire morale de l’humanité, lien durable précisément parce que le don reçu ne peut jamais être exactement rendu, l’échange restant par nature asymétrique. Marcel Mauss (Essai sur le don, 1925) l’a établi comme structure sociale générale : le don oblige, et l’obligation de rendre ne s’éteint pas d’elle-même. Vladimir Jankélévitch (Traité des vertus, 1949) décrit la gratitude comme un mouvement qui doit rester gratuit pour être vertu, et qui se dégrade en servitude dès qu’il devient acquittement d’une dette. Paul Ricœur (Parcours de la reconnaissance, 2004) situe la reconnaissance au point où la mémoire cesse d’être conservation pour devenir dette envers ce qui nous a constitués.
É25.11 (L) : La reconnaissance ne se traverse pas, et n’exige pas la captivité : ce qui a été réparé est versé, non prêté. Cette attache a une propriété que les deux autres n’ont pas : elle ne se traverse pas. L’espoir se rapatrie, l’amour se relocalise ; la reconnaissance, elle, ne diminue pas avec le temps et ne s’éteint pas avec le sentiment. Elle est pourtant distincte de l’amour et de l’espoir, et elle n’exige pas la captivité, pour une raison qui découle de tout ce qui précède : ce qui a été réparé est versé, non prêté. L’inscription tombée ne se relève pas au départ de celui qui l’a fait tomber ; la capacité rendue appartient désormais au sujet. Le bénéficiaire n’a donc pas à conserver le donateur pour conserver le don. « Le cœur rouvert est le nôtre. La confiance rendue est la nôtre. Ce n’était pas un prêt, et personne ne peut le reprendre en partant. Ce qui a été versé est versé. »
É25.12 (L) : La reconnaissance se paie en gestes, non en années ; sa juste tenue est la saudade appliquée à la dette. Ce que la reconnaissance exige n’est pas la permanence du lien, mais la reconnaissance du fait : l’inscription de ce qui a eu lieu, et son honneur. « Elle se paie en gestes, non en années. » Confondre les deux produit exactement l’erreur que Jankélévitch signale : la gratitude devenue servitude, où l’on demeure par acquittement au lieu de demeurer par choix. La manière juste de tenir cette attache une fois le lien défait est la saudade appliquée à la dette : garder chaud ce que l’autre a réparé, dans une vie qui continue. La reconnaissance ainsi tenue n’est plus une obligation ; elle est une part de l’inventaire de soi.
25.4 Ce qui se perd d’un couple : le point de moindre tension
É25.13 (L) : Ce qui se perd d’un couple est une position d’équilibre. Si l’amour ne fait pas mal, si l’espoir peut être rapatrié, si la reconnaissance se paie en gestes, que reste-t-il exactement de perdu lorsqu’un couple se défait ? La personne existe toujours, et l’on peut souffrir de sa perte tout en n’ayant plus rien à lui demander ; le sentiment appartient au sujet et ne le quitte pas avec l’autre. Ce qui se perd est une position d’équilibre : l’état de moindre tension qu’un système atteint lorsqu’il est correctement conjugué à un second terme. Le texte court : « Pas de l’euphorie, pas du bonheur permanent : simplement le fait de pouvoir se déposer. Rien à négocier, rien à défendre, rien à compenser. »
É25.14 (L) : Trois propriétés : individuelle, à deux termes, silencieuse. Elle est individuelle. L’état de moindre tension est un état du sujet, pas un état commun : il n’existe pas un équilibre partagé mais deux, un par personne, dans le même foyer. Rien ne garantit que les deux systèmes soient simultanément à leur point : l’un peut se tenir à son équilibre pendant que l’autre compense en permanence, et cette asymétrie peut durer des années sans être vue, chacun lisant l’état du couple à travers le sien. Elle rend compte du cas, autrement inexplicable, où une séparation surprend celui qui la subit : « il ne s’était pas trompé sur son propre état, il avait pris son état pour l’état commun ». Elle exige deux termes. Un système isolé n’a pas de point d’équilibre relationnel. L’autre n’est donc ni la cause du sentiment ni son propriétaire, mais le second terme sans lequel la position n’existe pas (« il n’est pas la cause de l’état, il en est la condition »). La particularité de l’autre n’est pas accessoire pour autant : la position dépend des termes qui l’engendrent, et changer un terme change le point ; l’état est entièrement individuel, et l’autre n’est pas interchangeable. Elle est silencieuse. Un point de moindre tension ne se ressent pas comme un état positif intense mais comme une absence d’effort : rien à porter, rien à compenser, rien à négocier. C’est pourquoi il est rarement remarqué tant qu’il tient, et pourquoi sa perte est si mal identifiée. « On ne pleure pas un bonheur, on cherche une position qu’on ne retrouve plus. »
É25.15 (L) : La fatigue de la séparation est une dépense permanente ; le rapatriement ne rend pas la position perdue. Un sujet privé de sa position d’équilibre est un système qui compense en continu : d’où la fatigue disproportionnée, la tension de fond, l’impossibilité de se déposer, y compris dans le sommeil. Ce n’est pas de l’affliction, c’est une dépense permanente. Et le rapatriement de l’espoir ne rétablit pas la position perdue : aucun sujet ne peut engendrer seul un point qui requiert deux termes. Ce que le rapatriement restaure, c’est la capacité d’en engendrer un autre, et la possibilité de se déposer sans exiger celui-là. La distinction est essentielle pour ne pas promettre ce qu’aucun travail intérieur ne peut donner.
25.5 Ce que le rapatriement ne signifie pas
É25.16 (L) : Trois précautions contre une morale de l’autosuffisance. Rapatrier l’espoir n’est pas cesser de déposer. Déposer de l’espoir chez autrui est ce qui distingue l’amour de la simple compagnie ; une vie sans dépôt serait une vie sans lien. La thèse ne recommande pas l’apathie prudente des stoïciens, qui évitent la captivité en évitant l’attachement : elle décrit ce qui délivre quand la captivité a eu lieu. Le rapatriement n’est pas instantané et ne se décide pas. Il ne s’agit pas d’une décision volontaire mais du terme d’un travail, répété, corporel, souvent long, dont les larmes qui vont à leur terme sont l’instrument principal. Le rapatriement ne garantit rien sur le lien. Il n’implique ni rupture ni retour ; il rend seulement le sujet capable de vivre dans les deux issues. C’est précisément ce qui le distingue d’une stratégie.
25.6 Ce qu’on se dit de travers
Le texte court relève cinq idées répandues « qui ont l’air raisonnables, et qui coûtent cher ». Deux sont traitées ailleurs (la mélancolie jolie, É23.10 ; le cerveau qui prouverait la blessure, É22.4). Les trois autres :
É25.17 (L) : « Il ne pleure pas, donc il s’en fout » : la quantité de larmes ne mesure rien. Certains ont fait leur deuil des mois avant la rupture. D’autres n’avaient pas grand-chose de déposé. D’autres encore paniquent en dedans sans qu’il paraisse rien. Et il existe des gens qui traversent vite et sincèrement, sans facture différée. « On ne lit pas l’intérieur de quelqu’un sur son visage. »
É25.18 (L) : « Si j’arrête d’avoir mal, je vais l’oublier » : la douceur rend le souvenir regardable. C’est la peur la plus fréquente, et elle est fausse. Au bout du chemin, on ne perd pas la personne une deuxième fois. Ce qui a été vrai ne s’efface pas : ça change simplement de place. « La douceur ne remplace pas le souvenir : elle le rend enfin regardable. »
É25.19 (L) : « Comment a-t-il pu me faire ça ? » : une question mal posée. Cette question tourne en boucle pendant des mois et ne trouve jamais de réponse, parce qu’elle est mal posée. On juge le geste depuis l’extérieur, là où il paraît gratuit et cruel. Mais celui qui l’a fait était à l’intérieur, en train de se défendre d’une douleur qu’on ne voyait pas. Ce n’est pas une excuse et ça ne rend rien acceptable. C’est simplement la fin d’un tourment inutile : il n’y a pas de réponse à trouver là. « La cruauté est presque toujours de la peur vue de dehors. »
25.7 Ce qu’on peut promettre
É25.20 (L) : Quatre promesses honnêtes. « Il y a peu de choses honnêtes à promettre à quelqu’un qui a mal. Il y en a quatre. » Ça ne restera pas comme ça : non parce que le temps guérit tout (« cette phrase est trop courte »), mais parce que le plan du terrain se redessine, morceau par morceau, collision après collision (É21.10). Les phrases se relisent, même celles qui font honte. L’auteur en donne un exemple : « Un enfant avait honte de ses parents à l’épicerie. Ils parlaient trop fort, dans une langue d’ailleurs, et il aurait voulu disparaître. Devenu homme, il a revu ces scènes-là avec des yeux plus grands, et il y a trouvé tout autre chose : le courage de parler sa langue dans un pays qui ne la parle pas. La honte n’a pas été effacée. Elle est devenue de la fierté. Même scène, regard plus juste, et l’ancienne lecture est tombée toute seule, parce qu’elle était trop petite. » (C’est le cas inverse de la vergonha, É9.18 : la même coupure d’avec la langue des siens, relue et refermée.) Rien de ce qui fut vrai ne se perd : ça change d’adresse ; ce qui était dehors passe dedans, et continue de construire celui qui le porte ; ce qu’on a aimé finit par cesser d’être un poids, ça devient une part de soi. Et l’espoir se reprend (É25.5) : « c’est peut-être le plus important ».
25.8 En résumé, selon le texte court
« La panique de trois heures du matin n’est pas une perte de raison : c’est l’alarme normale d’un être humain devant un avenir devenu illisible. Personne n’est abîmé. On porte des phrases qui peuvent être relues. Les larmes qui vont au bout ne sont pas une rechute : c’est le travail qui se fait. Et là où l’on bute toujours au même endroit, celui dont on ne parle à personne, ce n’est pas de volonté qu’il manque. C’est quelqu’un. Ça ne reste jamais comme ça. »
« C’était vrai. C’était beau. C’est passé. Et cela m’habite encore, sans m’écraser. »