Chapitre 26. Limites, énoncés falsifiables et positionnement de l’essai

Ce que l’on va voir. L’essai sur la peine déclare ce qu’il n’affirme pas, puis dépose cinq énoncés falsifiables, dont le premier est opérationnalisé par cinq indicateurs mesurables avant la perte : la thèse ne prédit pas seulement une corrélation, elle prédit une hiérarchie de prédiction, et c’est cette hiérarchie qui peut tomber. Le chapitre redonne ensuite le tableau de positionnement de l’essai face à Freud, Spinoza, C. S. Lewis, Barthes, Jankélévitch, Bowlby et Panksepp, la clinique des liens continus et Foucault, puis sa conclusion.

26.1 Ce que l’essai n’affirme pas

Il ne prétend pas couvrir la dépression majeure, qui relève d’une autre étiologie et d’une autre prise en charge. Il ne conteste aucun résultat clinique établi. Il ne soutient pas que toute peine soit résoluble : la clause d’exception est explicite, lorsque la faculté de réécriture est elle-même atteinte, le cycle ne se ferme pas de lui-même et le soin devient nécessaire. Il ne prétend pas que la thèse de l’espoir explique toutes les paniques : l’hypothèse de la peine désadressée est déclarée, non soutenue dans l’essai (elle l’est dans la deuxième partie). Il ne propose aucune méthode thérapeutique.

26.2 Les énoncés falsifiables

É26.1 (P) : P1, la quantité d’avenir contre la valeur et l’attachement. À valeur objective égale et durée de lien égale, l’intensité de la peine devrait covarier avec la quantité d’avenir déposé dans l’objet perdu, et non avec la valeur de cet objet ni avec l’intensité déclarée de l’attachement. Une absence de corrélation avec la première, ou une corrélation supérieure avec les secondes, falsifierait la thèse centrale.

É26.2 (P) : Opérationnalisation de P1 : cinq indicateurs et une hiérarchie de prédiction. La quantité d’avenir déposé est mesurable, et plus simplement que la valeur ou que l’amour, précisément parce qu’elle porte sur des faits énonçables. Cinq indicateurs, relevés par inventaire prospectif préalable (entretien structuré ou questionnaire administré avant la perte, ou reconstitué sur documents antérieurs) :

  1. Le nombre de projets datés attachés à l’objet : engagements, plans, échéances, rendez-vous futurs explicitement liés à lui.
  2. L’horizon temporel couvert par ces projets : jusqu’où, dans le temps à venir, l’objet apparaît dans les représentations du sujet.
  3. L’exclusivité : quelle proportion de ces projets serait irréalisable sans cet objet précis. C’est l’indicateur le plus discriminant, car il sépare l’avenir déposé de l’avenir simplement partagé.
  4. La substituabilité de l’issue : l’espoir peut-il être réorienté vers une issue contrôlable par le sujet ; variable qui distingue les pertes réorientables (emploi, examen) des pertes suspendues à la décision d’un tiers.
  5. La charge héritée : la présence, dans l’histoire du sujet, de scènes antérieures non résolues de même type (abandon, humiliation, perte non élaborée). Cet indicateur ne se relève pas par inventaire prospectif mais par histoire de vie, et il est probablement le plus prédictif dans les cas de disproportion apparente.

Ces cinq indicateurs sont indépendants de la valeur marchande, de la durée du lien et de l’intensité affective déclarée, ce qui permet un test discriminant : ils doivent prédire la peine mieux que ces trois variables classiques, sur les mêmes sujets. La thèse prédit une hiérarchie de prédiction, et c’est cette hiérarchie qui est falsifiable.

É26.3 (P) : Trois corollaires de P1. La perte d’un objet à faible valeur mais forte exclusivité devrait produire plus de peine que celle d’un objet à forte valeur et faible exclusivité. L’intensité devrait rester faible dans les pertes à horizon déjà nul, quelle que soit l’intensité de l’amour déclaré : la variable qui décide est l’avenir résiduel, non l’affect. Et, sur l’indicateur 5, directement testable sur des cohortes existantes : à quantité prospective égale, les sujets porteurs de scènes antérieures non résolues de même type devraient présenter une peine plus intense et plus durable ; une absence d’effet falsifierait la thèse de la charge héritée sans toucher au reste.

É26.4 (P) : P1-bis, la densité et l’écart d’anticipation. La densité, rapport entre l’avenir déposé et la taille apparente du contenant (É20.2), ne prédit pas la même variable que la quantité et doit être testée séparément. Elle prédit l’écart entre la peine éprouvée par le sujet et la peine anticipée par des observateurs extérieurs, ces derniers évaluant par le contenant. Protocole : faire estimer par un panel indépendant la détresse attendue à partir d’une description de l’objet perdu seule, puis comparer à la détresse mesurée. La thèse prédit que l’écart entre les deux croît avec la densité, et qu’il est indépendant de la quantité absolue. Une absence d’effet falsifierait la distinction quantité-densité sans toucher à P1.

É26.5 (P) : P2, le deuil anticipé. Les pertes dont l’espoir a été relocalisé avant l’événement devraient produire une détresse post-perte significativement moindre, indépendamment de l’intensité du lien déclaré.

É26.6 (P) : P3, honte et chronicité. La présence de honte associée à la scène devrait prédire la durée de la peine mieux que la magnitude objective de la perte. Une prédiction inverse falsifierait la thèse du verrou. (Le test de médiation qui l’accompagne est É24.9.)

É26.7 (P) : P4, la localisation de l’espoir. À intensité initiale égale, les pertes dont l’espoir peut être réorienté vers une issue contrôlable par le sujet (emploi, examen) devraient se résoudre plus vite que celles dont l’espoir reste indexé sur la décision d’un tiers (rupture non choisie).

É26.8 (P) : P5, l’efficacité différentielle. Les interventions orientées vers la conservation relocalisée du lien devraient égaler ou surpasser les interventions orientées vers le détachement, sur les mesures de fonctionnement à moyen terme. Un désavantage net falsifierait la thèse de la saudade comme destination (É23.7). (Prédiction sur ce que mesurerait une comparaison, non recommandation.)

26.3 Tableau de positionnement

Le tableau de la source est reconstitué ici (sa mise en page d’origine était brouillée ; l’attribution des cellules aux colonnes est celle qui rend le tableau cohérent avec le texte de l’essai).

Position Objet de la perte Phénoménologie expliquée Destination du deuil
Présent essai L’espoir déposé dans l’objet ; densité d’avenir Panique : alarme devant un avenir illisible Rapatriement de l’espoir ; lien conservé par relocalisation
Freud L’objet aimé investi par la libido Appauvrissement du moi ; ambivalence Désinvestissement, moi redevenu libre
Spinoza La joie suspendue à une issue Crainte et espoir jumelés ; passion, donc impuissance Vivre sans espoir ni crainte ; connaissance adéquate
C. S. Lewis Une part du soi amputée Peur : le constat premier, non expliqué Aucune : le journal enregistre, ne conclut pas
Barthes La fidélité comme enjeu Physique du deuil, aménagement des lieux Refus explicite d’achever
Jankélévitch L’irréversible du temps Maladie de la temporalité La nostalgie ne guérit pas, elle se tient
Bowlby, Panksepp La figure d’attachement Protestation anxieuse avant désespoir ; système d’alarme Réorganisation du système d’attachement
Klass, Neimeyer, White Le sens et le lien Détresse variable Liens continus ; reconstruction de sens ; réincorporation
Foucault (objet non traité) (non traité) (non traité)

26.4 Conclusion de l’essai

L’ensemble tient en une chaîne courte. Ce qui se perd n’est pas la chose, mais l’espoir qui y était déposé. L’espoir étant ce qui rend l’avenir lisible, sa chute produit une alarme et non une langueur : la peine appartient au registre de la peur. Cette alarme se désamorce comme toute alarme, par restitution du connu, c’est-à-dire par la réécriture progressive de la carte, entrée par entrée. Ce travail se fait par relecture, accessible à un système nerveux assez stable pour la soutenir, et il est bloqué principalement par la honte, qui interdit le retour sur la scène ; d’où la nécessité structurelle d’un tiers, et l’importance de la fonction qu’une modernité pressée a supprimée sans la remplacer. Enfin, le terme de ce travail n’est ni l’oubli ni le détachement, mais la conservation du lien par relocalisation intérieure, la saudade, et le rapatriement de l’espoir dans la capacité propre du sujet.

« On ne guérit pas de la peine en cessant d’aimer ce qui fut. On en guérit en réapprenant à lire devant soi. »

La troisième partie se rattache aux deux premières par un seul terme. Dans la peine, ce dont on est séparé est parti, et chaque collision avec l’absence met la carte à jour ; dans la honte, ce dont on est séparé est resté, et l’accès seul est interdit (É7.8). La panique est une peine dont la honte a effacé l’adresse (chapitre 18, conclusion) ; la saudade est ce qu’une panique adressée devient quand elle a fini son travail (É16.13).

26.5 Références de la troisième partie

Barthes, R. Journal de deuil. Seuil, 2009. Bloch, E. Le Principe Espérance. Gallimard (éd. or. 1954-1959). Bonanno, G. A. The Other Side of Sadness. Basic Books, 2009. Bowlby, J. Attachment and Loss, vol. II : Separation. Basic Books, 1973. Brown, B. I Thought It Was Just Me. Gotham, 2007. Butler, J. Vie précaire. Amsterdam, 2005 (éd. or. 2004). Derrida, J. Chaque fois unique, la fin du monde. Galilée, 2003. Foucault, M. Histoire de la sexualité, I : La Volonté de savoir. Gallimard, 1976. Frankl, V. Découvrir un sens à sa vie (éd. or. 1946). Freud, S. « Deuil et mélancolie », 1917. Herman, J. Trauma and Recovery. Basic Books, 1992. Jankélévitch, V. L’Irréversible et la nostalgie. Flammarion, 1974. Jankélévitch, V. Traité des vertus. Bordas, 1949. Klass, D., Silverman, P. R., Nickman, S. L. (dir.) Continuing Bonds : New Understandings of Grief. Taylor & Francis, 1996. Klein, D. F. « False suffocation alarms, spontaneous panics… ». Archives of General Psychiatry, 1993. Lewis, C. S. A Grief Observed. Faber, 1961. Lewis, H. B. Shame and Guilt in Neurosis. International Universities Press, 1971. Lourenço, E. Mythologie de la saudade. Chandeigne, 1997. Marcel, G. Homo Viator. Aubier, 1944. Mauss, M. Essai sur le don. PUF (éd. or. 1925). Nathanson, D. Shame and Pride. Norton, 1992. Neimeyer, R. A. (dir.) Meaning Reconstruction and the Experience of Loss. APA, 2001. O’Connor, M.-F. The Grieving Brain. HarperOne, 2022. Panksepp, J. Affective Neuroscience. Oxford University Press, 1998. Parkes, C. M. Bereavement : Studies of Grief in Adult Life. Tavistock, 1972. Pascoaes, T. de. A Saudade e o Saudosismo (recueil posthume). Ricœur, P. Parcours de la reconnaissance. Stock, 2004. Simmel, G. « Faithfulness and Gratitude », in The Sociology of Georg Simmel (éd. or. 1908). Snyder, C. R. « Hope Theory : Rainbows in the Mind ». Psychological Inquiry, 2002. Spinoza, B. Éthique, III et IV. Tangney, J. P., Dearing, R. L. Shame and Guilt. Guilford, 2002. van der Kolk, B. Le corps n’oublie rien. Albin Michel, 2018 (éd. or. 2014). White, M. « Saying Hello Again : The Incorporation of the Lost Relationship in the Resolution of Grief ». Dulwich Centre Newsletter, 1988. White, M., Epston, D. Narrative Means to Therapeutic Ends. Norton, 1990. Ouvrages de référence étymologique : Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française ; Trésor de la langue française informatisé ; Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque ; Oxford English Dictionary ; Kluge, Etymologisches Wörterbuch.