Chapitre 24. La honte comme verrou du cycle
Ce que l’on va voir. Si la peine sait accomplir son cycle, pourquoi tant de cycles restent-ils ouverts pendant des décennies ? Le mécanisme de traversée est la relecture, le retour répété sur la scène ; la question est donc de savoir ce qui empêche le retour. L’essai propose la honte comme mécanisme proximal privilégié, sous le statut d’hypothèse mécanistique (une formulation antérieure était trop assertive). Le chapitre donne les appuis, répond à l’objection la plus sérieuse (l’anxiété d’attachement prédit mieux la sévérité du deuil prolongé), propose le test de médiation qui tranche, rappelle pourquoi le tiers est nécessaire, et décrit le cas limite où la honte n’interdit plus seulement l’accès à la scène mais en efface l’adresse : la peine désadressée, que la deuxième partie a développée sous le nom de panique.
24.1 Le problème, et l’hypothèse
É24.1 (L, hypothèse) : Ce n’est pas le poids de la perte qui empêche le cycle, mais un obstacle à la relecture, et la honte en est le mécanisme proximal privilégié. La honte n’appartient pas à la peine : la peine est saine et se ferme seule. La honte est proposée comme condition principale de l’empilement. Le statut doit être déclaré sans ambiguïté : il ne s’agit pas d’un acquis mais d’une hypothèse mécanistique, dont la prépondérance relative est précisément ce que le protocole de médiation (§24.3) met à l’épreuve. D’autres obstacles à la relecture sont concevables et documentés : l’évitement expérientiel, la crainte de la désorganisation, l’absence de conditions matérielles ou sociales de dépôt. Ce que la thèse soutient est que la honte est le plus fréquent et le plus structurant d’entre eux, non le seul possible. (La conclusion de l’essai écrivait encore « bloqué par un seul mécanisme, la honte » ; le volume retient la forme prudente du corps de l’essai, et le traité de la première partie situe les autres obstacles, É18.7.)
É24.2 (L) : La raison structurelle : relire une scène honteuse, c’est s’asseoir au banc des accusés. Relire une scène dont on a honte revient à s’y asseoir soi-même au banc des accusés. Aucun sujet ne tient longtemps ce poste. La scène reste donc dans le noir, le cycle reste ouvert, et la couche prend. Le texte court : pour traverser une peine, il faut y retourner, repenser à la scène, la reparler, la repleurer ; « c’est comme ça que ça se dénoue : pas en se raisonnant, en y retournant assez souvent pour que ça finisse par se calmer ». Mais parfois y retourner est insupportable, « pas parce que c’est triste. Parce qu’on a honte », honte de ce qu’on a fait, ou de ce qu’on a laissé faire, ou de ce qu’on a été. « Et devant cette porte-là, quelque chose en nous dit non. Pas je ne veux pas : je ne peux pas. »
É24.3 (L) : La porte a été fermée par quelqu’un d’intelligent ; le réflexe est resté en poste après le danger. « Cette porte n’a pas été fermée par lâcheté. Elle a été fermée par quelqu’un d’intelligent, à un moment où l’ouvrir aurait coûté trop cher. Souvent un enfant, qui n’avait aucun autre moyen de tenir debout. Ce réflexe a fait son travail. Il a protégé. Le problème n’est pas qu’il existe. C’est qu’il est resté en poste longtemps après la fin du danger. » (Le traité dit la même chose de l’opérateur : il n’est pas un coupable mais un organe, É9.17 à É9.23.)
É24.4 (P) : La chronicité est mieux prédite par la honte que par la magnitude de la perte. La présence de honte associée à la scène devrait prédire la durée de la peine mieux que la magnitude objective de la perte (reprise en P3, chapitre 26). Une prédiction inverse falsifierait la thèse du verrou.
24.2 Appuis
É24.5 (F) : Lewis, Tangney et Dearing, Nathanson, Brown. Helen Block Lewis a établi la première la distinction opératoire entre honte et culpabilité et le rôle de la honte non reconnue dans la chronicité ; June Tangney et Ronda Dearing ont montré que la propension à la honte, l’énoncé je suis mauvais plutôt que j’ai mal agi, prédit l’évitement, l’externalisation et la difficulté à réparer, là où la culpabilité prédit la réparation. Donald Nathanson a cartographié les quatre sorties de la honte, dont la dernière, l’attaque de l’autre, explique que la honte se manifeste souvent comme agression envers le témoin. Brené Brown a formulé la loi la plus utile ici : la honte exige le secret, le silence et le jugement pour se maintenir, et ne survit pas à l’empathie reçue.
24.3 Objection anticipée : l’anxiété d’attachement
É24.6 (F) : L’anxiété d’attachement, prédicteur le plus constant de la sévérité du deuil prolongé. Les analyses multivariées de la littérature sur le deuil prolongé désignent l’anxiété d’attachement, crainte du rejet, doute sur sa propre valeur relationnelle, comme le prédicteur le plus constant de la sévérité, plus puissant que la honte prise isolément. L’objection viserait l’exclusivité accordée au verrou de la honte.
É24.7 (L) : Trois réponses de portée croissante. Sur l’exclusivité. La thèse ne soutient pas que la honte soit le seul facteur de chronicité, mais qu’elle en est le mécanisme : ce qui interdit la relecture. Un prédicteur statistique et un mécanisme ne s’excluent pas. Sur le recouvrement des construits. Dans la formulation de Bowlby, les modèles internes opérants comportent deux composantes : un modèle de l’autre (est-il disponible ?) et un modèle de soi (suis-je digne qu’on reste ?). La seconde n’est pas voisine de la honte : elle en est la définition même, un énoncé portant sur l’être et non sur un acte. Les instruments qui mesurent l’anxiété d’attachement contiennent donc des items de honte, et la corrélation entre propension à la honte et attachement anxieux est documentée. Mettre les deux prédicteurs en concurrence sans établir leur indépendance revient à comparer deux mesures partiellement redondantes. Sur l’ordre des causes. L’anxiété d’attachement est une peur anticipée de perdre le lien, c’est-à-dire une alarme portant sur un espoir déjà déposé. Or on ne peut craindre que ce que l’on espère : la peur est dérivée de l’espoir, jamais l’inverse (É21.14). Définir l’espoir par l’anxiété revient à définir un terme par sa propre conséquence. Et une théorie qui prédit qu’une alarme préexistante aggrave la peine ne saurait être réfutée par la constatation qu’une alarme préexistante aggrave la peine : le sujet à l’anxiété d’attachement élevée est celui chez qui l’alarme est allumée en permanence, ce que la thèse prédit, et non ce qui la contredit.
É24.8 (L) : La psychologie mesure la faculté d’espérer, non l’adresse de l’espoir. Un fait épistémique prolonge la régularité lexicale du chapitre 19 : la psychologie clinique dispose d’échelles d’anxiété de séparation, d’anxiété d’attachement, d’anxiété de mort, et d’aucun instrument standard inventoriant l’espoir déposé. Elle sait mesurer la faculté d’espérer, comme en témoigne l’échelle dispositionnelle de Snyder (chapitre 25) ; elle ne mesure jamais l’adresse de l’espoir, ni ce qui a été confié à quoi. Elle mesure l’alarme et rarement son objet. Ce qu’elle prend pour des prédicteurs concurrents pourrait n’être que plusieurs mesures d’une même cause non mesurée. (Une première version de l’essai écrivait qu’il n’existait « aucun instrument d’espoir » ; l’essai l’a lui-même rectifié en réduisant le constat à l’absence d’instrument de l’espoir déposé, Annexe B.)
É24.9 (P) : Le protocole de départage : un test de médiation. La question se tranche par un test de médiation, non par argumentation. Si l’anxiété d’attachement prédit la chronicité à travers la honte, son effet doit s’effondrer lorsqu’on contrôle la honte, tandis que la honte doit continuer de prédire lorsqu’on contrôle l’anxiété. La thèse prédit plus précisément que l’anxiété d’attachement se comporte en prédicteur distal, la vulnérabilité constituée en amont, et la honte en prédicteur proximal, ce qui bloque la relecture au présent. Un résultat inverse falsifierait l’hypothèse du verrou (É24.1).
24.4 La nécessité du tiers
É24.10 (L) : La relecture d’une scène honteuse ne peut pas s’accomplir seule ; la valeur première du tiers est la normalisation. De ces prémisses découle une conclusion structurelle et non psychologique : la relecture d’une scène honteuse ne peut pas s’accomplir seule. Il ne s’agit pas d’un défaut de courage : le sujet ne peut pas simultanément occuper la place de l’accusé et celle du lecteur bienveillant qui abaisse la température de la scène. Il faut un tiers, non pour interpréter, mais pour rendre la relecture supportable. Ce point reformule la fonction du thérapeute en des termes plus modestes et plus exacts : sa valeur première n’est pas l’interprétation, mais la normalisation, la restitution du sujet dans la condition commune. La honte tient tout entière sur la conviction d’être seul à être ainsi ; elle est dissoute par l’expérience du contraire, non par l’argumentation. Le texte court : « personne ne l’ouvre seul. Ce n’est pas un manque de volonté ni de courage. C’est mécanique. » Il faut « quelqu’un dans la pièce. Quelqu’un devant qui ça ne brûle pas. Un ami solide, un thérapeute, quelqu’un qui a vu pire et qui ne recule pas. » « Devant une porte de ce genre, avoir besoin de quelqu’un n’est pas une faiblesse. C’est la seule façon dont ça s’ouvre. » (Le traité précise depuis qui peut occuper cette position, le neutre puis le détenteur, É7.10 à É7.14.)
24.5 Le confessionnal, et la divergence avec Foucault
Le confessionnal comme dispositif à quatre mécanismes (anonymat, auditeur saturé, régularité préventive, absence de statut de patient) est exposé au chapitre 17 (É17.1) ; l’essai en donne la même description, et le texte court y ajoute qu’il y en avait un « dans presque chaque village », « gratuit, ouvert à tous, sans rendez-vous », et que « la honte ne survit pas à ça, parce que la honte tient entièrement sur la conviction d’être le seul à être comme ça ». L’essai ajoute qu’aucun dispositif contemporain ne réunit ces quatre mécanismes.
É24.11 (F) : L’aveu chez Foucault. L’Histoire de la sexualité (1976) fait de l’aveu le dispositif central d’un pouvoir producteur de subjectivité : l’obligation de dire le vrai sur soi, transmise du pastorat à la médecine et à la psychiatrie, y est analysée comme technique de gouvernement des individus.
É24.12 (L) : Foucault a raison contre l’obligation, il n’établit rien contre la fonction. L’analyse est puissante et l’essai ne la conteste pas sur son terrain. Mais elle porte sur l’appareil, l’obligation, l’examen, l’inscription du dit dans un savoir, et non sur la fonction, le désamorçage de la honte par normalisation. Foucault a raison contre l’obligation d’avouer ; il n’établit pas que la fonction elle-même soit un effet de pouvoir. En démolissant l’appareil sans distinguer la fonction, la modernité a supprimé le seul dispositif universel, gratuit et non pathologisant de dépôt de la honte, sans lui substituer d’équivalent. Ce qui existe aujourd’hui arrive après coup : « on attend que les gens craquent pour leur offrir de l’aide, et il faut se déclarer en détresse pour y avoir droit ». Et l’anonymat en ligne reproduit la position en inversant chacune des fonctions (É17.4) : « Le confessionnal éteignait ; le réseau attise. » « Résultat : beaucoup de gens portent aujourd’hui des choses qu’ils n’ont jamais dites à personne, et n’ont aucun endroit prévu pour les dire. »
24.6 Un cas limite : la peine désadressée
É24.13 (L) : La peine désadressée, première forme de l’hypothèse sur la panique. L’essai formulait, avec le statut d’hypothèse déclarée et non soutenue, une extension. Lorsque la honte n’interdit pas seulement l’accès à la scène mais en efface l’adresse, c’est-à-dire lorsque le sujet ne dispose plus même de la localisation de ce qui le fait souffrir, l’alarme se déclenche sans objet identifiable. Ce serait la structure de certaines attaques de panique : non une peine refoulée, mais une peine désadressée. L’alarme fonctionne, la marque qu’elle signale est devenue illisible. Trois conséquences suivraient : ces états ne se résoudraient pas par relecture, faute de scène à relire ; ils frapperaient préférentiellement dans les états de vigilance abaissée, la nuit, quand cesse l’occupation qui masque le blanc ; et leur travail consisterait moins à comprendre la crise qu’à restituer les adresses. L’hypothèse est cohérente avec la fausse alarme de Klein et avec la clinique de la panique nocturne. Une langue en possède le nom : la toska russe, souffrance de l’âme sans cause identifiable, seule entrée du relevé lexical (chapitre 19) qui désigne une alarme sans adresse. Cette hypothèse « demandait son propre traitement » : elle l’a reçu dans le texte Crise de panique ou de honte ? (deuxième partie), puis dans le traité (première partie, É5.14).