Chapitre 10. L’inconscient est relationnel

Ce que l’on va voir. Si l’opérateur qui efface est un affect réglé sur le regard, l’état qu’il maintient doit varier avec celui qui regarde. Le chapitre en tire la conséquence la plus forte du traité : ce n’est pas seulement le contenu de l’inconscient qui est relationnel, c’est l’inaccessibilité elle-même. Pour que le sujet ne se dissolve pas dans une série d’états, deux étages sont nécessaires : un étage local (une porte fermée avec un lecteur, ouverte avec un autre) et un étage global (le lieu lui-même rendu inatteignable). Un test gratuit les sépare : changer d’interlocuteur. Le tiers, enfin, n’est pas un aidant qui ouvre l’accès à un objet fixe : il est une variable de l’objet.

10.1 L’opérateur se règle sur le regard

É10.1 (F) : Sartre et Cooley. La honte n’est pas un affect solitaire ; elle est constituée par la position d’un regard, réel ou intériorisé. Sartre (1943) l’établit dans son analyse du regard : la honte est reconnaissance de ce que je suis pour autrui, et elle n’a pas de sens hors de cette structure. Cooley (1902) l’avait posé pour le soi entier avec le looking-glass self, où l’image de soi se forme dans le reflet supposé qu’en renvoient les autres.

É10.2 (L, hypothèse) : L’inconscient se recalcule à chaque relation. Si l’opérateur varie avec le lecteur, alors l’état qu’il maintient varie aussi. L’inconscient cesse d’être une propriété substantielle du sujet, transportée identique en toute circonstance, et devient une configuration qui se recalcule à chaque relation.

É10.3 (F) : Antécédents cliniques : Bollas et le savoir relationnel implicite. Bollas (1987) a nommé unthought known ce qui est su sans avoir jamais été pensé, et il en situe la genèse dans la relation précoce plutôt que dans un contenu refoulé. Les travaux du Boston Change Process Study Group sur le savoir relationnel implicite (Lyons-Ruth 1998) vont dans le même sens, en posant un registre de connaissance qui se constitue et se transforme dans la relation.

É10.4 (L) : Ce n’est pas seulement le contenu qui est relationnel, c’est l’inaccessibilité. Le traité tire de ces antécédents une conséquence plus forte que leurs auteurs ne la tirent : ce n’est pas seulement le contenu qui est relationnel, c’est l’inaccessibilité elle-même.

10.2 Local et global

Sans structure, la thèse relationnelle dissout le sujet : s’il n’y a qu’un recalcul par relation, il n’y a plus de sujet, seulement une série d’états. Deux étages sont donc nécessaires, et la distinction entre la position et ses adresses (É3.6) les fournit sans les superposer artificiellement.

É10.5 (L) : L’inconscient local est une adresse condamnée. Une entrée est fermée avec un lecteur déterminé, les autres demeurent ouvertes, et la position reste atteignable par ailleurs. « Ce que je ne peux pas dire à mon père et que je dis à un ami relève de cet étage. » Il se rouvre en changeant d’interlocuteur, et c’est pourquoi certaines choses sortent d’un coup avec la bonne personne, sans aucun travail préalable : le changement de lecteur a simplement ouvert une autre porte sur le même lieu.

É10.6 (L) : L’inconscient global est une position rendue inatteignable. Toutes les entrées tombent ensemble, parce que ce qui a été effacé n’est pas une porte mais le lieu. Cette configuration s’inscrit avant que le sujet distingue les lecteurs : dans l’enfance, il n’y a pas plusieurs regards, il y a le regard. Une honte prise à ce moment ne s’indexe pas sur une personne mais sur le fait d’être vu. D’où la raison structurelle pour laquelle le global ne cède pas au changement d’interlocuteur : changer de lecteur ouvre une autre adresse, cela ne recrée pas une position.

É10.7 (L) : Deux routes vers le global. La première est la généralisation progressive de plusieurs fermetures locales. La seconde est la calibration précoce de la fonction d’adressage, avant que les lecteurs se distinguent, et elle produit un global d’emblée sans qu’aucune scène locale l’ait précédé (chapitre 11). Le global ne peut donc plus être défini uniquement comme un local généralisé (distinction posée en version 2.2).

É10.8 (L) : Les deux étages reformulés sans contenu intérieur. Une composante locale de l’inconscient est une non-place relative à un lecteur ou à une place déterminée, tandis que d’autres relations permettent encore le retour. Une composante globale est une non-place pour laquelle aucun lieu de réception actuellement disponible ne permet au sujet de conserver sa place. Changer de lecteur ne modifie donc pas un contenu logé quelque part : cela modifie la relation dans laquelle une place devient ou non possible.

É10.9 (L) : La première route, et la réduction en sens inverse. Par la première route, le global est la généralisation du local : une entrée fermée avec un lecteur devient une entrée fermée avec toute une catégorie de lecteurs, puis avec tous, et à ce terme ce n’est plus une entrée qui est fermée mais la position. Si la formation procède ainsi, la réduction doit procéder en sens inverse. Un global ne se rouvre pas d’un bloc : il se réduit en restaurant d’abord une entrée unique, laquelle rend ensuite les autres retravaillables. C’est ce que décrit la clinique lorsqu’une position longtemps inaccessible devient disponible auprès d’un tiers particulier avant de le devenir ailleurs.

É10.10 (P) : Clause d’effondrement des deux étages. Si un contenu global se rouvrait simultanément auprès de tous les lecteurs, sans restauration préalable d’une entrée particulière, la distinction des deux étages tomberait, et avec elle la thèse selon laquelle le global est (par sa première route) un local généralisé.

É10.11 (L) : Le global partiel et les prescriptions sociales d’expression. Un troisième cas est prédit par la structure : le global partiel. L’effacement peut porter sur une catégorie entière de lecteurs plutôt que sur un seul ou sur tous. C’est ce que produisent les prescriptions sociales d’expression, lorsqu’un régime déclare quels affects une catégorie de personnes a le droit de montrer. L’affect n’est pas supprimé ; son canal est retiré, et le montrer devient honteux en lui-même. Une anxiété, qui est par nature adressée et nommable, devient alors indicible, puis non dite, puis introuvable. (Le texte sur la panique développe ce cas, chapitre 17, §17.5.)

10.3 Le test

É10.12 (P) : Le changement de lecteur est le test. La structure fournit un discriminant qui ne coûte rien à administrer. « Ce qui s’ouvre avec quelqu’un était local. Ce qui ne s’ouvre avec personne est global. » Ce test explique deux faits ordinaires que les modèles substantiels expliquent mal. Les déblocages soudains, où des années de contenu sortent en une seule rencontre sans travail préparatoire, correspondent à du local rencontrant enfin son lecteur. Les accompagnements qui tournent des années sans rien produire malgré un praticien compétent correspondent à du global, qui ne cède pas au changement de personne et demande une restitution d’adresse, laquelle est un travail d’un autre ordre.

10.4 Conséquence sur le tiers

É10.13 (L) : Proposition 6.1 : changer de lecteur change l’inconscient. Si l’inaccessibilité est relationnelle, le tiers n’est pas un aidant qui donne accès à un objet fixe ; il est une variable de l’objet. Changer de lecteur ne change pas seulement l’accès à l’inconscient : cela change l’inconscient.

É10.14 (L) : Le porteur et sa marque ne font pas un lecteur. Une seconde raison rend le tiers nécessaire, et elle est structurelle plutôt que psychologique. Lire suppose deux positions occupées simultanément, celle de ce qui est lu et celle de qui lit. Dans un contenu honteux, la position de lecteur est celle d’un juge, et le sujet ne peut pas simultanément s’asseoir au banc des accusés et tenir le siège du lecteur qui abaisse la température de la scène. « Le porteur et sa marque ne font pas un lecteur. » Ce que le tiers apporte n’est pas une compétence herméneutique : c’est la normalisation, c’est-à-dire la restitution du sujet dans la condition commune, qui annule le différentiel de stature (chapitre 9).

É10.15 (F) : Le principe de séquence de Herman. La relecture présuppose un sujet capable de relire, et la capacité d’élaboration verbale s’effondre dans les états de détresse aiguë au moment même où elle serait requise. Herman (1992) a établi le principe de séquence qui structure aujourd’hui l’essentiel des protocoles sérieux : stabilisation, puis élaboration, puis réintégration. Conséquence de structure (L) : le tiers est co-régulateur avant d’être lecteur, et l’ordre n’est pas négociable.