Chapitre 9. L’opérateur : l’affect qui se cache lui-même
Ce que l’on va voir. Pourquoi la honte, et non la peur, la colère ou l’angoisse ? Le chapitre établit d’abord une propriété que la littérature documente depuis un demi-siècle : la honte est le seul affect qui se dissimule lui-même, le seul dont l’expression viole la fonction. Il pose ensuite les trois conditions qu’un affect doit satisfaire pour effacer une adresse (porter sur l’être, se prendre lui-même pour objet, interdire sa propre expression) et fait passer le test à tous les candidats, y compris le concurrent installé par Freud en 1926, l’angoisse. Suivent la question du dégoût (la même relation vue depuis l’autre chaise), le cas historique de la vergonha qui corrige la définition de la honte, et quatre conséquences : la honte reçue est un régime accompli ; ce qui est enfoui est la belle face ; la honte coupe aussi la mémoire des réussites ; et la force qui cache a reçu un appui expérimental, dont on donne la portée exacte.
9.1 Un affect qui se cache lui-même
É9.1 (L) : Le regard est celui du sujet ; la récursion est une conséquence. Parmi les affects, la honte possède une propriété que nul autre ne partage : elle se dissimule elle-même. Le regard d’autrui installe la position, puis il devient superflu : le sujet la tient seul. C’est pourquoi la honte survit à la mort du témoin, à quarante ans de distance et à l’oubli de la scène, ce qu’un affect dépendant d’un regard effectivement présent ne pourrait pas faire. Il en résulte que le caractère récursif de la honte n’est pas une propriété ajoutée mais une conséquence. Une boucle exige que le lecteur et le lu soient le même ; s’il fallait un juge extérieur, il n’y aurait pas repli sur soi mais succession de verdicts venus du dehors. La honte se replie parce que le sujet est son propre regard, et c’est ce repli qui recouvre le chemin d’accès.
É9.2 (L) : Le seul affect dont l’expression viole la fonction. La peur se déclare, mobilise l’entourage et crie. La colère s’affiche et cherche sa cible à découvert. La tristesse se montre et appelle la consolation. La culpabilité se dit, parce qu’elle porte sur un acte, et qu’un acte s’avoue. La honte porte sur l’être, et c’est pourquoi elle ne peut pas s’exposer sans s’aggraver : « montrer sa honte, c’est montrer ce dont on a honte, et montrer ce dont on a honte est exactement ce que la honte interdit ». Elle est le seul affect dont l’expression viole la fonction.
É9.3 (F) : Lewis, Tangney et Dearing : honte non reconnue ; être contre acte. Helen Block Lewis (1971) a isolé la honte non reconnue comme forme dominante de l’affect en clinique, celle qui opère sans être identifiée par celui qui la porte et qui produit ses effets précisément parce qu’elle n’est pas nommée. Elle a également posé la distinction opératoire avec la culpabilité, que Tangney et Dearing (2002) ont documentée à grande échelle : la honte énonce je suis mauvais, la culpabilité énonce j’ai mal agi, et la première prédit l’évitement là où la seconde prédit la réparation.
É9.4 (F) : Scheff : la boucle honte-de-la-honte. Thomas Scheff (1990 ; Scheff et Retzinger 1991) a formalisé le mécanisme qui rend cette non-reconnaissance stable : la boucle honte-de-la-honte. Avoir honte est honteux, donc le sujet a honte d’avoir honte, puis honte de cette honte seconde, et la récursion enterre l’affect sous ses propres couches. Chaque tour éloigne la scène d’origine d’un cran supplémentaire.
É9.5 (F) : Nathanson : les quatre sorties de la honte. Donald Nathanson (1992), prolongeant Tomkins (1963), a cartographié les quatre sorties de la honte : retrait, attaque de soi, évitement, attaque de l’autre. Les quatre sont des mouvements d’éloignement, et aucune n’est un mouvement de lecture.
É9.6 (F) : Gilbert : la honte et le rang. Paul Gilbert (1998) a rattaché la honte au rang social et au sentiment d’infériorité involontaire, ce qui fournit à l’analyse sa composante de stature (§9.4).
9.2 Les trois conditions, et le test du concurrent
É9.7 (L) : Proposition 5.1 : les trois conditions conjointes. Pour effacer l’adresse d’un contenu, un affect doit satisfaire trois conditions conjointes. Première condition : porter sur l’être et non sur un acte. Sans quoi la scène reste nommable comme un événement extérieur au sujet, et son adresse survit à la charge affective ; c’est la distinction de Lewis, et elle sépare la honte de la culpabilité. Deuxième condition : être récursif, capable de se prendre lui-même pour objet. Sans quoi la dissimulation reste en un seul pli, et un pli unique se déplie ; c’est la boucle de Scheff, et elle produit l’enfouissement par couches successives qui recouvre non seulement la scène mais le chemin qui y mène. Troisième condition : interdire sa propre expression. Sans quoi un tiers pourrait restaurer l’adresse depuis l’extérieur, en nommant ce que le sujet ne nomme plus (c’est, dans le texte sur la panique, la « loi de Brown », chapitre 14).
É9.8 (L) : Application aux candidats. La peur ne satisfait aucune des trois : elle porte sur un objet extérieur, elle ne se prend pas pour objet, et elle s’exprime volontiers. La colère et la tristesse non plus. La culpabilité satisfait au mieux la troisième, et partiellement, puisqu’elle porte sur un acte et se raconte.
É9.9 (L) : Le concurrent installé, l’angoisse, échoue à deux conditions. L’angoisse, que Freud place au poste de moteur en 1926, doit être passée au même test, et c’est le point décisif du traité. Elle satisfait partiellement la deuxième condition : il existe une angoisse de l’angoisse, bien documentée sous le nom d’anxiété anticipatoire. Elle ne satisfait pas la première : l’angoisse porte sur un danger, c’est-à-dire sur un objet ou une situation, non sur l’être du sujet. Et elle ne satisfait pas la troisième : l’angoisse s’exprime, elle se dit, elle est même l’un des motifs de consultation les plus fréquents. « Un affect qui se déclare ne peut pas effacer une adresse, puisqu’en se déclarant il en indique une. »
É9.10 (L) : L’objection de l’angoisse d’anéantissement : l’indicible n’est pas l’auto-interdit. Le traitement précédent serait insuffisant s’il ne visait que l’angoisse-signal. La clinique des états-limites et des traumatismes denses décrit une angoisse d’un autre ordre, dite automatique, d’anéantissement ou de morcellement, qui n’est ni nommable ni adressable et qui porte directement sur la continuité de l’être. Elle paraît donc satisfaire la première condition, et sa nature indicible paraît satisfaire la troisième. Elle échoue pourtant à la troisième, et l’échec tient à une distinction que le mot indicible recouvre. Un affect peut être indicible, en ce que le sujet ne trouve pas de mots, ou auto-interdit, en ce que le sujet dispose de mots et que les employer aggrave l’état. Ce ne sont pas deux degrés d’une même propriété mais deux mécanismes inverses, et ils se distinguent par une conduite observable : un sujet en terreur de dissolution appelle, s’accroche, cherche à être rejoint ; un sujet en état de honte repousse celui qui approche, ce que la boussole de Nathanson enregistre sous le nom d’attaque de l’autre. Or l’indicible n’est pas un opérateur. Un système placé sous le seuil de capacité ne peut pas produire l’opération qui fournirait les mots, et son incapacité à dire est une conséquence de son état, non une force qui cacherait quelque chose. L’angoisse d’anéantissement n’efface donc aucune adresse : elle est la phénoménologie de l’absence d’adresse disponible, non sa cause. Elle relève du régime de la capacité insuffisante (chapitre 5).
É9.11 (P) : Clause sur l’angoisse d’anéantissement. Si un sujet en angoisse d’anéantissement repoussait activement le tiers plutôt que de le chercher, la distinction proposée tomberait et l’angoisse deviendrait un second opérateur.
É9.12 (L) : Conclusion du test et sa place dans la chaîne. La honte est le seul affect documenté satisfaisant les trois conditions, et elle est donc le seul structurellement équipé pour effacer une adresse. L’énoncé ne porte pas sur la première transition : ce qui produit une non-place est un échec de placement, non un affect. Il porte sur la seconde : une non-place demeurée non reçue efface l’adresse de retour, et elle seule le peut, parce qu’elle seule porte sur l’être, se prend elle-même pour objet et interdit son expression. La honte n’est donc pas l’opérateur de la chaîne entière ; elle en est l’unité produite par la première transition, et l’agent de la seconde.
9.3 Le dégoût : la même relation depuis l’autre pôle
Statut de la section. Ce qui suit est une hypothèse et non une lecture acquise (statut fixé en version 2.2). Le mot dégoût recouvre des phénomènes distincts, contamination, rejet moral, aversion sensorielle, dégoût social, et rien n’autorise à les traiter ensemble. La proposition ne porte que sur le dégoût de soi, et seulement lorsqu’il signifie que ce que le sujet porte ne peut entrer dans le commun sans le contaminer, d’où il doit s’en retirer. Sa prédiction discriminante est la voie de résolution : si le dégoût de soi se résout par restitution de place là où les autres formes ne s’y résolvent pas, l’hypothèse reçoit un appui.
É9.13 (L, hypothèse) : Honte et dégoût, deux lectures polaires d’une même relation. Le dégoût de soi semble satisfaire les trois conditions. La réponse du traité est qu’il les satisfait pour une raison exacte : honte et dégoût ne sont pas deux affects, ce sont les deux lectures polaires d’une même relation. Le différentiel de stature existe dans la relation, non dans un individu ; il a deux faces, une par pôle. Côté regardé, il se vit comme honte ; côté regardant, comme dégoût. « Être dégoûté, c’est avoir honte pour la personne. »
É9.14 (L, hypothèse) : La conservation du différentiel. Le différentiel doit être porté par l’un des deux pôles. Si celui qui devrait porter la honte ne la porte pas, l’autre la porte à sa place, retournée, sous le nom de dégoût : l’affect ne quitte pas la relation, il change de porteur. La langue courante l’enregistre : il me fait honte se dit de celui qui, précisément, n’a pas honte. Le dégoût de soi est alors la honte en configuration réflexive : le sujet occupe les deux pôles à la fois, son propre regard dégoûté posé sur sa propre incarnation. « Le prétendu second opérateur est le premier, vu de l’autre chaise. »
É9.15 (F) : Le dégoût s’acquiert par transmission, et sa frontière est culturelle. Le dégoût proprement dit, celui qui porte une logique de contamination, n’est pas présent à la naissance : il s’installe vers deux à cinq ans, par transmission, et son canal d’acquisition est la lecture du visage d’autrui (corpus de Rozin, dont Rozin et Fallon 1987, y compris pour les excréments). La frontière de l’avarié est une convention culturelle, non une mesure du danger : le faisandage fut un raffinement des hautes tables, le requin fermenté et les fromages à larves sont des délices ici et des hauts-le-cœur là ; la réponse suit le code, pas le risque. Le seul résidu inné est le rejet gustatif de l’amer : une barrière chimique sans regard, sans objet social, sans récursion, qui n’est pas du dégoût. Le dégoût est donc relationnel de part en part, jusque dans son mode d’acquisition.
É9.16 (P) : Deux clauses de chute pour le dégoût. Première : si honte et dégoût de soi sont une seule relation, ils ont une seule voie de levée ; la réception à hauteur d’yeux, qui annule le différentiel de stature, doit lever le dégoût de soi comme elle lève la honte. Exhiber un dégoût de soi que la réégalisation de stature ne touche pas et qu’une voie propre de décontamination lève ferait tomber l’identification. Seconde : exhiber un dégoût de contamination pleinement formé chez un enfant sans aucune transmission sociale, verbale ou faciale, ferait tomber la construction relationnelle. Aucun des deux cas n’est exhibé à ce jour.
9.4 La honte reçue est un régime accompli
Il faut dire ce que la honte est quand elle ne dure pas, faute de quoi le traité aurait désigné un coupable là où il y a un organe.
É9.17 (L) : La description reçue en deux composantes. La honte est ordinairement décrite par deux composantes qu’il faut tenir ensemble. La première est un défaut de savoir ou de pouvoir : on n’a pas su, on s’est trouvé au-dessous de ce qu’il fallait. La seconde est un différentiel de stature : on s’est vu petit sous le regard de quelqu’un que l’on voyait grand. La première seule ne produirait qu’un constat d’échec, réparable et sans venin. C’est la seconde qui rend le verdict virulent, parce qu’elle le transporte depuis une position tenue pour supérieure, et qu’un verdict rendu d’en haut porte sur celui qui le reçoit plutôt que sur ce qu’il a fait (c’est la composante que la théorie du rang de Gilbert documente).
É9.18 (F) : La vergonha et le symbole. Cette description est incomplète, et un cas historique le montre. Il existe une honte massive, durable et transmissible où le défaut de savoir est entièrement absent. Les politiques scolaires françaises du dix-neuvième siècle contre les langues régionales (dans la lignée du Rapport de l’abbé Grégoire de 1794 sur la nécessité « d’anéantir les patois », et décrites par Weber 1976) ont institué une pratique connue sous le nom de symbole : un objet accroché au cou de l’enfant surpris à parler sa langue maternelle, et dont il ne se débarrassait qu’en dénonçant un camarade à son tour. L’occitan nomme vergonha ce que ces générations ont éprouvé, la honte intériorisée de sa propre langue. Or ces enfants savaient parler : leur compétence n’était pas en cause et rien ne leur manquait. Le différentiel de stature était présent, mais il servait d’instrument et non de cause : ce que le dispositif produisait, c’était une coupure entre l’enfant et une part de lui-même, désormais tenue pour indigne d’être portée en public.
É9.19 (L) : Thèse corrigée : la honte procède d’une séparation d’avec ce qui est sien. La honte ne procède ni d’un constat d’insuffisance ni d’un écrasement. Elle procède d’une séparation d’avec ce qui est sien, la séparation étant ensuite imputée au séparé. Rien n’a été détruit : la langue demeure entière, la compétence demeure entière, et c’est la relation à elles qui est rompue. Le différentiel de stature est ce qui rend la coupure exécutoire, non ce qui la constitue. (Correction de la version 1.8 ; la version 1.5, comme le texte sur la panique, disait « c’est la seconde qui fait la honte », Annexe B.)
É9.20 (L) : Pourquoi l’enfance est le site privilégié de l’inscription. L’explication est géométrique avant d’être psychologique : le différentiel de stature y est structurel, l’adulte étant grand par construction et l’enfant petit sans avoir à se déprécier. Toute coupure opérée dans cette configuration reçoit gratuitement le composant qui la rend exécutoire.
É9.21 (L) : Le stade terminal : la victime exécute elle-même le programme. Le stade terminal décrit par le cas de la vergonha vaut bien au-delà de son objet historique : les parents ont cessé de transmettre leur langue à leurs enfants, pour les protéger. La victime exécute alors elle-même le programme, et la séparation devient volontaire sans cesser d’être subie. On retrouve la structure du §9.1, où un regard extérieur installe une position que le sujet tient ensuite seul.
É9.22 (L) : La honte est elle-même une adresse, la seule qui ne puisse être effacée. Il en résulte que la honte est elle-même une adresse, et la seule qui ne puisse jamais être effacée, puisqu’un opérateur qui se supprimerait cesserait d’opérer. Elle indique une relation coupée, et ce dont le sujet est coupé demeure intact et disponible. La restitution n’a donc pas à retrouver un contenu perdu : elle a à rétablir une relation à quelque chose qui n’a jamais quitté le sujet.
É9.23 (L) : La honte est répondable : être reçu à hauteur d’yeux. Répondre à une honte, c’est être reçu à hauteur d’yeux : quelqu’un entend, ne recule pas, et signifie que la chose est commune. Ce geste annule le composant exécutoire, à savoir le différentiel de stature. Par le §9.1, il faut préciser ce qui est annulé : non le jugement d’un autre, qui n’était plus en cause, mais le différentiel que le sujet maintenait contre lui-même. Le tiers ne fournit pas un verdict de rechange ; il abaisse la garde que le sujet tenait contre son propre regard. La honte ainsi répondue est brève, elle laisse un acquis, et elle devient de la compétence.
É9.24 (F) : Brown et Pennebaker. Brown (2006) a formulé la loi de maintenance à partir d’un corpus d’entretiens : la honte exige le secret, le silence et le jugement pour se maintenir, et ne survit pas à l’empathie reçue. Les protocoles d’écriture expressive de Pennebaker (1997) documentent par une autre voie que la mise en mots d’expériences non dites produit des effets mesurables.
É9.25 (L) : Le lecteur est une position de réception, non nécessairement une personne présente. L’appui de Pennebaker oblige à trancher un point, puisque cette écriture est privée. Le traité soutient que le lecteur est une position de réception et non nécessairement une personne physiquement présente. Une écriture adressée, fût-ce à un destinataire intériorisé, futur ou imaginé, peut constituer un lieu où le vécu devient recevable.
É9.26 (P) : L’écriture solitaire sans adresse. Si l’efficacité durable de l’écriture solitaire s’établissait en l’absence de toute adresse, même intériorisée, la nécessité d’une seconde position tomberait. À l’inverse, si les effets mesurés se révélaient partiels et sans restitution de place, la position tiendrait. La distinction se teste, et le traité ne prétend pas l’avoir tranchée par la seule définition.
É9.27 (L) : Trois états au lieu de « honte reçue ». Si la honte est définie comme non-place, alors « honte non reçue » devient presque pléonastique, puisque la non-réception est constitutive. Trois états doivent donc être distingués plutôt que deux : une exposition chargée non reçue, qui constitue ou maintient la non-place ; une exposition en cours de réception, qui est le réadressage ; et une réception accomplie, qui produit une différenciation et une restitution de place. Ce que l’on appelle « honte reçue » n’est donc pas un régime durable de honte : c’est une non-place en voie de résolution, dont le résultat n’est plus une honte mais un acquis, conscient ou automatisable.
É9.28 (L) : La non-réception est la condition, la honte récursive est l’agent ; la variable est le lecteur dans les heures qui suivent. Ce n’est pas une honte singulière qui suffit à effacer l’adresse. C’est son maintien sans réception qui la fait entrer en récursion ; elle devient alors l’agent de la seconde transition et contribue à l’accumulation inconsciente. « Ce n’est donc pas la honte qui efface l’adresse. C’est la honte non reçue. » Une honte qui n’a trouvé aucun lecteur dans une fenêtre courte entre en récursion, se généralise de l’acte à l’être, et ce n’est qu’alors qu’elle commence à effacer. Il en résulte une conséquence pour la distinction de Lewis : la généralisation à l’être n’est pas un point de départ mais une issue. Une honte reste locale quand elle est reçue, et se généralise quand elle ne l’est pas. La variable discriminante n’est donc ni la gravité de l’épisode ni sa nature, mais la présence ou l’absence d’un lecteur dans les heures ou les jours qui suivent.
9.5 Pourquoi la belle face
É9.29 (L) : Ce qui est enfoui est la belle face. On imagine l’inconscient peuplé de contenus honteux au sens moral : fautes, désirs inavouables, actes bas. La première condition prédit autre chose. La honte portant sur l’être et non sur l’acte, ce qui expose le plus n’est pas ce que l’on a fait, mais ce que l’on est quand on tient à quelque chose. La tendresse, le besoin, le désir, l’espoir déposé sont les états où le sujet est le plus lisible, donc les plus dangereux à montrer. D’où un fait ordinaire et mal expliqué : quelqu’un dira plus facilement une chose laide sur lui-même qu’il n’avouera qu’il a besoin. « Le laid s’avoue comme acte ; le beau s’avoue comme être. »
9.6 Ce que l’opérateur coupe en plus
É9.30 (L) : L’énoncé sur l’être rend les contre-exemples indisponibles. Un énoncé portant sur l’être est réfutable par contre-exemples. Pour se maintenir, il doit donc rendre les contre-exemples indisponibles. La mémoire des réussites, des fois où l’on a tenu, se trouve ainsi hors d’atteinte au moment précis où elle servirait.
É9.31 (F) : La congruence à l’humeur. La psychologie de la mémoire établit depuis Bower (1981) que le rappel est biaisé vers les contenus congruents avec l’état affectif du moment. Ce fait est général et vaut hors de toute honte. L’extension déclarée (L) : dans la configuration décrite, l’indisponibilité du registre favorable n’est pas un biais parmi d’autres, elle est ce sans quoi l’énoncé de honte ne survivrait pas à sa propre réfutation.
É9.32 (L) : L’indisponibilité est momentanée et non destructive. Après l’épisode, le sujet énumère sans difficulté ce dont il ne trouvait plus trace. Ce n’est donc pas une perte de contenu, c’est une indisponibilité d’accès solidaire de l’état. Conséquence : rappeler à quelqu’un ses qualités pendant un tel épisode échoue, et l’échec ne signifie ni mauvaise volonté ni désaccord. Le registre est hors ligne. « L’opération est juste, son moment est faux. »
9.7 Un appui expérimental sur l’existence d’un opérateur
L’hypothèse d’une force active produisant l’inaccessibilité a longtemps été tenue pour non testable. Elle ne l’est plus.
É9.33 (F) : Le paradigme Think/No-Think et sa controverse. Anderson et Green (2001) ont établi, par le paradigme dit think / no-think, que l’évitement répété de la récupération d’un item appris produit une baisse mesurable du rappel ultérieur de cet item, comparativement à des items simplement non répétés. Cet effet a fait l’objet d’une controverse substantielle. Des réplications infructueuses (Bulevich et al. 2006) ont suggéré que l’oubli mesuré pouvait résulter de stratégies de substitution de pensées, c’est-à-dire d’une interférence, plutôt que d’une inhibition atteignant la trace. Wang et al. (2015) ont fourni un résultat discriminant au moyen d’un paradigme à double indice : l’oubli observé s’est généralisé à un indice indépendant, ce qui rend insuffisante une explication limitée à l’interférence sur l’association entraînée et soutient, sans clore la discussion, une interprétation inhibitrice. Une analyse multivers des premières tentatives de réplication (Wessel et al. 2020) montre que l’effet dépend fortement des choix analytiques, et une méta-analyse ciblée (Stramaccia et al. 2021) en confirme l’existence tout en documentant sa réduction dans plusieurs troubles.
É9.34 (L) : La portée exacte de l’appui. Ce paradigme soutient l’existence d’une réduction d’accessibilité produite par des tentatives répétées de suppression, et l’usage d’indices indépendants suggère que l’effet dépasse parfois l’association entraînée. Il ne démontre ni une destruction d’index, ni une honte, ni une perte de place relationnelle, ni la conservation intégrale d’une charge, ni l’équivalence avec l’inconscient dynamique de la clinique. La formulation retenue est : modèle expérimental compatible avec une réduction d’adressabilité dépassant parfois l’indice directement entraîné. Il établit qu’un mécanisme d’inaccessibilité produite par évitement actif existe et se mesure ; il n’établit pas que ce mécanisme soit celui du traité, ni que la honte en soit le moteur. Il retire seulement à l’objection principale son argument de principe, à savoir qu’une force qui cache serait une fiction non mesurable. (La version 1.5 écrivait que Wang et al. « ont tranché » et que la suppression atteint « l’adressabilité du contenu » ; cette surévaluation est retirée, et la référence elle-même a été corrigée, G.41, Annexe B.)
É9.35 (F) : L’activation modérée affaiblit la trace. Les travaux de modélisation dits de plasticité non monotone (Detre et al. 2013) établissent qu’un contenu s’affaiblit non lorsqu’il est fortement activé ni lorsqu’il ne l’est pas du tout, mais lorsqu’il est activé à un niveau modéré : l’activation nulle laisse la trace intacte, l’activation forte la renforce, l’activation modérée la dégrade. Lecture (L) : c’est exactement le régime de l’évitement expérientiel, où le sujet côtoie la scène sans la déplier, ce qui fournit à l’antichambre du chapitre 5 un substrat mécanistique.
É9.36 (F) : Erdelyi : un refoulement partiel et réversible. Erdelyi (2006) a proposé une théorie unifiée du refoulement qui replace ces effets dans un cadre expérimental cumulatif, en montrant que l’inaccessibilité produite peut être partielle et réversible.