Chapitre 6. La fuite, les deux organes, et la boucle de la charge

Ce que l’on va voir. La table du chapitre 5 distingue les régimes par leur mécanique. Ce chapitre les relit par leur geste commun : la fuite. On ne peut pas fuir en courant le regard que l’on porte sur soi, alors c’est la pensée qui fuit ; on ne peut pas penser une charge qui déborde d’un coup, alors c’est le corps qui fuit. Le chapitre donne une règle de lecture d’une ligne (la trace se dépose sur l’organe qui n’a pas fui), deux manières de détruire un index (lentement par le regard, d’un coup par le débordement), et une boucle à gain positif entre la charge et la capacité qui explique que certains états s’aggravent sans événement nouveau. Il établit enfin pourquoi le corps n’est pas un lieu d’effets secondaires mais la condition même de la structure.

6.1 La fuite, et les deux organes

É6.1 (L) : Douleur et fuite, objet à deux faces. La douleur et la fuite ne sont pas deux événements successifs mais les deux faces d’un même objet (au sens du Volume 1, La Fondation, chapitre de l’objet à deux faces) : il n’y a pas de charge excédant la capacité sans mouvement de retrait, et pas de retrait sans quelque chose à quoi se soustraire. Il n’est donc pas possible de traiter l’un sans l’autre.

É6.2 (L) : Deux organes d’exécution du retrait. Le mouvement de retrait s’exécute sur l’organe qui reste disponible. La pensée fuit lorsque le corps ne le peut pas. C’est le cas devant un regard, puisqu’on ne s’échappe pas en courant du regard que l’on porte sur soi. Le sujet décline l’opération, puis la décline encore, et la récursion s’installe. Le corps fuit lorsque la pensée ne le peut pas. C’est le cas sous une charge qui excède instantanément la capacité d’élaboration, où le système exécute un retrait qui ne passe pas par la représentation : rupture de l’encodage contextuel, coupure vagale, immobilisation.

É6.3 (L) : Un même état terminal ; le trauma comme mode d’interruption. Les deux voies produisent une charge sans adresse disponible pour le dépliement. C’est pourquoi elles se confondent en clinique, et c’est pourquoi elles relèvent du même travail de restitution. Une précision commande la suite : la fuite corporelle décrit le mécanisme de l’interruption, non à elle seule la constitution de l’inconscient dynamique. Le trauma interrompt l’opération par dépassement de capacité et produit une non-résolution immédiate, mais son devenir dépend encore de la réception. Reçu, le reste s’intègre ; demeuré sans place, il devient honte (chapitre 7) et participe au cumul (chapitre 8).

É6.4 (L, hypothèse) : Le miroir des deux organes et la règle de lecture. Ce qui distingue les deux voies est vérifiable, et c’est un miroir exact. Lorsque la pensée a fui, le registre somatique reste disponible et c’est le récit qui ne se fait pas. Lorsque le corps a fui, le récit passe souvent sans difficulté et ce sont les fragments sensoriels qui reviennent sans être racontables. La règle de lecture s’énonce en une ligne, et elle est facile à inverser si on ne la pose pas explicitement : « la trace se dépose sur l’organe qui n’a pas fui ». Deux exemples la rendent immédiate. Un sujet qui raconte un événement violent sans difficulté mais dont le corps tremble a fui par le corps : le récit est disponible, la charge est restée dans le registre somatique. Un sujet qui pleure sans pouvoir dire pourquoi, en produisant un affect corporel entier sans énoncé, a fui par la pensée : le corps est disponible, c’est l’accès narratif qui manque. Le registre qui porte la charge indique donc par où le dépliement peut commencer, et non par où il doit commencer ni quel organe a fui. (La version 1.5 disait que le registre disponible « indique quel organe a fui, et par où le dépliement doit commencer » ; la version 2.1 a rétrogradé ce miroir au statut d’hypothèse et affaibli la règle, Annexe B.)

É6.5 (F) : La double représentation du trouble de stress post-traumatique. La théorie de la double représentation (Brewin et Holmes 2003) décrit deux registres, l’un verbalement accessible et intégré au réseau autobiographique, l’autre situationnellement accessible et composé d’empreintes sensorielles sans indexation spatio-temporelle. Ce second registre est ordinairement décrit comme un échec de consolidation.

É6.6 (L) : Le corps a une mémoire ; une inscription somatique rejoue. Le traité lit le second registre autrement : l’inscription a eu lieu, sur l’organe où l’opération s’est produite, et ce qui manque n’est pas la trace mais le pont vers le registre narratif. « Un instrument qui ne mesure que la voie verbale appelle absence ce qui est ailleurs. » Il en résulte que le signal mécanique porte ses conséquences sans attendre d’être relu. Une inscription somatique ne remonte pas, elle rejoue : la reviviscence n’est pas une remontée de contenu mais un signal qui reproduit son effet, faute d’avoir jamais été différencié. Conséquence de structure : on ne déplie pas dans un registre où rien n’a été inscrit. Une inscription somatique demande d’abord d’être lue là où elle se trouve, ce qui donne sa raison structurelle à la séquence rappelée au chapitre 10 (§10.4).

6.2 Les deux méthodes de distribution

É6.7 (L) : Distribution perpétuelle et distribution subite. Les deux organes de fuite définissent deux méthodes de distribution de l’effacement, et la distribution est la variable temporelle du même régime, non un régime de plus : la table du chapitre 5 ne gagne aucune ligne. La distribution perpétuelle : l’événement ronge la capacité sans jamais l’excéder d’un coup ; le corps ne peut pas fuir le regard que l’on porte sur soi, c’est la pensée qui fuit ; le déclin répété devient honteux, la récursion s’enclenche, l’adresse s’efface par couches, en versements. La distribution subite : l’événement excède la capacité instantanément ; aucune élaboration n’est payable à ce coût, c’est le corps qui fuit ; rupture d’encodage, l’adresse n’est jamais constituée dans le registre narratif, effacement en un seul versement. Deux méthodes, un état terminal : une charge sans adresse disponible, dont le devenir, reçu ou demeuré sans place, obéit ensuite à la chaîne du chapitre 8.

É6.8 (P) : Covariation des deux marques et clause de chute. Les deux méthodes laissent deux marques indépendantes qui doivent covarier. Première marque, l’organe porteur (É6.4) : le perpétuel laisse un corps disponible et un récit qui ne se fait pas ; le subit laisse un récit sec et des fragments sensoriels non racontables. Seconde marque, la topographie (chapitre 10) : le perpétuel procède par adresses, du local qui se généralise ; le subit frappe la position, du global d’emblée. Clause de chute : exhiber un effacement dont l’organe porteur et la topographie donnent des méthodes contraires, par exemple une trace somatique dominante avec un global d’emblée hors fenêtre développementale, découplerait les deux marques et ferait tomber la présente section comme unité, sans toucher au reste du traité.

« La peur ne ment jamais ; ce qui ment est l’index, et l’index ne peut être détruit que de deux façons, lentement par le regard, ou d’un coup par le débordement. »

6.3 La boucle : de la charge à la capacité

Les sections précédentes décrivent un sens unique, de l’affect vers le corps. Le retour existe et il commande davantage que l’aller.

É6.9 (L) : Le corps fixe le seuil. La capacité disponible n’est pas une constante du sujet : elle varie avec le sommeil, la charge inflammatoire, l’état hormonal, la maladie, la charge déjà en cours. Elle détermine ce que l’opération peut coûter, donc si elle aura lieu.

É6.10 (L) : Une boucle à gain positif. La boucle se ferme d’elle-même. Une charge non déchargée occupe le support. L’occupation abaisse la capacité disponible. La capacité basse rend le coût du dépliement inatteignable, et l’opération est déclinée. Le déclin répété conduit à l’effacement par le mécanisme du chapitre 5 (É5.8), et la charge reste entière. C’est une boucle à gain positif, ce qui rend compte d’un fait clinique constant et mal expliqué : ces états s’aggravent sans qu’aucun événement nouveau ne survienne.

É6.11 (L) : Pourquoi le corps est nécessaire à la structure. Une charge purement représentationnelle ne s’accumulerait pas, ne laisserait aucune trace et ne rencontrerait aucun seuil ; tout se dissiperait à mesure, et rien ne pourrait être empêché faute d’un coût. C’est le support corporel qui donne à la charge une durée, donc la possibilité d’occuper, donc la possibilité d’empiler. Et c’est sa finitude qui fait qu’un dépliement peut devenir impayable. « La trace et la limite sont donc la même propriété vue des deux côtés : ce qui inscrit est ce qui coûte, et un support qui garde est nécessairement un support qui s’épuise. »

Note sur le mot charge. Il est utilisé comme variable de modèle et non comme substance conservée, et les expressions charge entière, consommée ou conservée sont des hypothèses tant qu’aucune mesure ne les soutient. La charge devrait être définie par un faisceau d’indicateurs : activation physiologique, effort d’évitement, fréquence d’intrusion, détresse déclarée, coût comportemental et persistance temporelle.

É6.12 (L) : Quatre corrélats candidats du seuil. La capacité n’est pas une grandeur abstraite, et le traité peut nommer ce à quoi elle devrait être liée sans prétendre l’avoir mesurée. Quatre candidats sont disponibles par des instruments courants : la durée et la qualité du sommeil des deux nuits précédentes ; la variabilité de la fréquence cardiaque ; le cortisol matinal ; les marqueurs inflammatoires de bas grade.

É6.13 (P) : Le décalage de vingt-quatre à quarante-huit heures, et l’ordre des deux chutes. Une dégradation de ces indicateurs devrait précéder, de l’ordre de vingt-quatre à quarante-huit heures, une incapacité à déplier un contenu qui était accessible auparavant. La prédiction est plus précise qu’une simple corrélation sur deux points. D’une part, la chute de la capacité de dépliement devrait précéder la chute de la performance cognitive générale, puisque l’opération est plus coûteuse qu’une tâche exécutive ordinaire. D’autre part, l’effet devrait être réversible au repos, ce qui le sépare de l’effacement. Clause d’effondrement : si la baisse de capacité de dépliement était contemporaine de la baisse de performance générale plutôt que de la précéder, ou si elle ne se levait pas au retour des variables à leur niveau antérieur, la lecture par capacité (É5.1) serait fausse.

É6.14 (L) : Deux points d’entrée dans la boucle. La bidirectionnalité implique deux façons d’ouvrir la boucle. Par le haut, restituer l’adresse et décharger. Par le bas, relever la capacité, ce qui rend le dépliement à nouveau payable. La seconde ne résout rien par elle-même, mais elle est souvent la seule accessible quand la première est bloquée, et elle agit réellement plutôt que de préparer l’action. Conséquence : dans cette boucle, ce n’est pas la gravité de l’événement qui décide de l’issue mais la capacité disponible dans les jours qui suivent. « À événement égal, un sujet qui dispose de sommeil et d’un lecteur déplie ; un sujet qui n’en dispose pas empile. »