Chapitre 5. La capacité, l’évitement, et la taxonomie complète
Ce que l’on va voir. Deux autres raisons font qu’une opération ne produit rien, et elles ne relèvent ni de l’automatisme ni de l’effacement. La première est banale et capitale : différencier coûte, et quand le système n’a pas de quoi payer, l’opération n’a pas lieu (c’est la variable que Pierre Janet avait vue dès 1889). La seconde est l’évitement : tout est réuni, et l’opération est déclinée. Le chapitre montre que l’évitement est l’antichambre de l’effacement, la seule flèche temporelle de toute la taxonomie, puis dresse la table qui tient le traité sur une page. Il se termine par la lecture affective de cette flèche : angoisse, évitement, honte, panique, quatre moments d’un même signal exact.
5.1 Le troisième cas : la capacité insuffisante
É5.1 (L) : La capacité insuffisante, régime global et réversible. Différencier a un coût. L’opération mobilise des ressources, et ces ressources fluctuent : le corps a une usure, la capacité varie avec la fatigue, l’état hormonal, la maladie, la charge déjà en cours. Lorsque la capacité disponible tombe sous le coût de l’opération, celle-ci n’a pas lieu, non parce qu’un opérateur l’interdit, mais parce que le système n’a pas de quoi la payer. Le critère qui sépare ce régime de l’effacement est vérifiable. L’empêchement par honte est spécifique : ce contenu-là est introuvable tandis que le reste du fonctionnement demeure normal, et l’inaccessibilité ne varie pas avec l’état du corps. L’empêchement par capacité est global : rien ne se différencie bien, tout se dégrade ensemble, et l’accessibilité remonte lorsque la capacité remonte. Le second est réversible par le repos, le premier ne l’est pas.
É5.2 (L) : La capacité est une variable indépendante de l’état de l’adresse. La capacité est indépendante des trois états du chapitre 3 (secret, refoulé, désindexé), qui décrivent l’état d’une adresse, tandis qu’elle décrit l’état du lecteur. Une adresse intacte chez un système épuisé produit le même résultat observable qu’une adresse effacée chez un système disponible, et c’est pour cette raison qu’on les confond.
É5.3 (F) : Janet, 1889. Pierre Janet publie en 1889 L’Automatisme psychologique, où il décrit des conduites complexes exécutées hors du champ de la conscience personnelle, et propose un mécanisme distinct du refoulement freudien : ce qui échappe n’est pas repoussé par une force, il se détache faute d’une capacité de synthèse suffisante.
É5.4 (L) : Janet intégré, non concurrent. Janet avait identifié la bonne variable. Le traité ne le tient pas pour un concurrent mais l’intègre : sa désagrégation est ce régime-ci, et elle n’entre en concurrence avec l’effacement d’adresse que si l’on suppose qu’un seul mécanisme doit rendre compte de tous les cas.
É5.5 (L) : La séquence « stabiliser avant d’élaborer » devient une contrainte structurelle. La séquence clinique standard, stabiliser avant d’élaborer (Herman 1992), cesse d’être une précaution empirique et devient une contrainte structurelle : on ne différencie pas en dessous du seuil de capacité, quel que soit l’état des adresses. (Ce constat décrit une structure ; il ne constitue pas une indication de soin, voir l’Avant-propos.)
5.2 Le quatrième cas : l’opération déclinée
É5.6 (F) : Définition de l’évitement expérientiel. L’évitement expérientiel est défini dans la littérature comme le refus de rester en contact avec une expérience privée, sensation, émotion, pensée ou souvenir, et les démarches entreprises pour en modifier la forme ou les contextes qui la déclenchent (Hayes et al. 1996).
É5.7 (L) : L’évitement est une opération déclinée. Dans la grammaire du traité, sa description est exacte et immédiate. Le terme est présent. Son adresse est intacte. Le différentiel est non nul. La capacité est suffisante. Et l’opération n’est pas lancée. Ce n’est donc aucun des trois régimes précédents : c’est une opération déclinée. Le fait qui tranche : celui qui évite peut nommer ce qu’il évite, et le nomme souvent très bien. La clé est dans sa main. C’est la structure du secret (chapitre 3), mais retournée vers l’intérieur : le secret est tenu à l’égard d’autrui, l’évitement est tenu à l’égard de soi.
É5.8 (L) : L’évitement est l’antichambre de l’effacement. C’est la conséquence importante, et elle règle une question laissée ouverte dans les formulations antérieures (en particulier le chantier principal du texte sur la panique, chapitre 18). L’évitement expérientiel n’est ni une forme diluée de honte ni une branche indépendante : il est l’état de l’adresse juste avant son effacement, et la voie par laquelle la honte, demeurée sans réception, devient l’agent de l’effacement. La chaîne se dérive sans terme ajouté. Un terme chargé, une opération déclinée, une adresse encore intacte. La répétition du déclin. Puis l’évitement lui-même devient honteux, sous l’énoncé je n’y arrive pas, qui glisse vers je suis faible. L’énoncé passe alors de l’acte à l’être, la récursion (chapitre 9) s’enclenche, et l’adresse s’efface. « L’évitement ne cache donc rien par lui-même. Il laisse la charge s’accumuler jusqu’à ce qu’autre chose la cache. » La version 2.1 a précisé que cette flèche n’est pas nécessaire mais conditionnée : elle s’accomplit lorsque la honte reste sans réception.
É5.9 (P) : Efficacité différentielle selon le stade du matériel. Les approches qui relancent l’opération sans chercher de scène, notamment les thérapies fondées sur l’acceptation, opèrent sur des adresses encore intactes et préviennent l’effacement plutôt qu’elles ne le réparent. Elles devraient donc produire de bons résultats sur du matériel au stade de l’évitement, et de mauvais sur du matériel déjà désindexé. Clause de chute : une efficacité équivalente sur les deux types de matériel réfuterait la présente lecture. (Prédiction sur ce que mesurerait une étude, non recommandation.)
5.3 La taxonomie complète
Une hiérarchie doit être annoncée avant la table, faute de quoi le traité paraîtrait affirmer tantôt trois régimes, comme son titre, tantôt cinq.
É5.10 (L) : Trois issues et deux conditions transitoires. Il existe trois issues structurelles de l’opération : accomplie, elle donne la conscience ; achevée et scellée, elle donne l’automatisme ; empêchée et demeurée sans réception, elle laisse une non-place, dont le cumul est l’inconscient dynamique. Ce sont elles que le titre nomme, la troisième étant nommée par son cumul. Il existe en outre deux conditions transitoires, qui ne sont pas des issues mais des états de l’opération à un moment donné : momentanément impayable, c’est la capacité insuffisante ; possible mais déclinée, c’est l’évitement. Elles ne s’ajoutent pas aux trois issues, elles décrivent le chemin qui mène de l’une à l’autre.
La table recense les quatre configurations où aucun troisième terme n’est libéré, chacune pour une raison propre.
| Régime | Adresse | Différentiel | Capacité | Opération | Réouverture |
|---|---|---|---|---|---|
| Automatisme | intacte | nul | suffisante | terminée | perturbation simple |
| Capacité insuffisante | intacte | non nul | sous le seuil | impossible | repos, restauration |
| Évitement | intacte | non nul | suffisante | déclinée | décision, accompagnement |
| Opération empêchée (non-place, honte) | effacée | non nul | suffisante | sans objet | tiers, restitution |
É5.11 (L) : La dernière ligne décrit l’unité, non le cumul. La dernière ligne décrit l’unité d’accumulation inconsciente, non l’inconscient dynamique lui-même, qui est l’organisation cumulative de ces unités (chapitre 8). Sans cette précision, le même terme désignerait une unité et son cumul. (Dans la version 1.5, cette ligne s’intitulait « Inconscient dynamique » ; elle a été renommée en 2.6, Annexe B.)
É5.12 (L) : Seconde lecture de la table, par les deux directions de l’adresse. Dans la conscience, l’activation et le retour sont l’une et l’autre disponibles et le différentiel est actif. Dans l’automatisme, les deux sont disponibles et le différentiel est épuisé. Dans la capacité insuffisante, les deux sont disponibles et le différentiel est actif mais trop coûteux. Dans l’évitement, les deux sont disponibles et le différentiel est actif mais décliné. Dans l’opération empêchée seule, l’activation demeure au moins partiellement disponible tandis que le retour est indisponible, le différentiel restant actif et chargé. Ce qui disparaît n’est donc jamais toute entrée vers le vécu : c’est la possibilité de revenir de l’activation vers une position lisible.
É5.13 (L) : Une seule flèche temporelle. Une seule flèche temporelle traverse cette table, du troisième régime (évitement) vers le quatrième (opération empêchée). C’est aussi le seul endroit où une intervention peut empêcher un état plutôt que le réparer.
5.4 La lecture affective de la flèche
É5.14 (L) : Angoisse, évitement, honte, panique : quatre temps d’un même signal. La flèche de la table reçoit une lecture affective complète, en quatre temps, et elle commence avant la table. L’angoisse : la résolution pend, l’adresse est intacte, l’opération est convoquée. L’angoisse est l’affect de l’adresse intacte ; elle ne veut pas fuir, elle veut être confrontée, et elle ne s’est pas encore cachée : elle est ce qui existe avant que quoi que ce soit se cache. L’évitement : la convocation est déclinée, la clé reste en main. La honte : le déclin répété glisse de l’acte vers l’être, la récursion s’enclenche, l’adresse tombe. La panique : l’alarme continue de sonner, exacte, mais sans objet lisible, parce que l’index a été détruit. « La peur ne change jamais de nature le long de cette chaîne ; ce qui change est l’état de l’adresse qu’elle pointe. »
É5.15 (L) : Le discriminant angoisse-panique. L’angoisse a un objet et veut la confrontation ; la panique n’a pas d’objet et ne peut rien confronter. La première est le signal d’avant l’effacement, la seconde le signal d’après : deux moments du même signal exact, séparés par le travail de l’opérateur. C’est aussi pourquoi l’angoisse échoue par nature aux trois conditions du chapitre 9 : « un affect qui est le doigt posé sur l’adresse ne peut pas la condamner ».
Cette lecture est le pont entre la première partie et la deuxième : le texte Crise de panique ou de honte ? (chapitres 13 à 18) développe en entier le quatrième temps.