Chapitre 3. Le contre-modèle : Windsor, et le logiciel qu’on embarque

En face du cas jacobin, l’essai place le cas d’alliance le plus durable de l’histoire diplomatique : le traité anglo-portugais, signé en 1373, scellé à Windsor en 1386, toujours en vigueur. Ce chapitre montre ce que ce traité contient, et surtout ce qu’il ne contient pas, puis applique la même grille à la colonisation de l’Amérique du Nord : la manière dont une métropole recrute ses colons révèle son logiciel, et le logiciel prédit le résultat. L’intérêt du chapitre est double : il fournit la preuve d’usage du modèle relationnel sur six siècles et demi, et il introduit la notion qui gouverne la suite du dossier, celle d’un logiciel installé dès l’embarquement.

3.1 Naissance et durée d’une alliance

[3.1] F. Les traités de 1373 et 1386. Le 16 juin 1373, à Londres, l’Angleterre d’Édouard III et le Portugal de Ferdinand Ier signent un traité d’amitié et de commerce perpétuel. Le 9 mai 1386, le traité de Windsor le renforce et le scelle : alliance perpétuelle entre les deux couronnes, assistance mutuelle, liberté de commerce réciproque. En février 1387, le mariage de Jean Ier de Portugal (fondateur de la dynastie d’Aviz, vainqueur d’Aljubarrota en 1385, où des archers anglais combattaient aux côtés des Portugais) avec Philippa de Lancastre, fille de Jean de Gand, donne à l’alliance un visage dynastique. De cette union naît la génération dite « illustre » (Ínclita Geração), dont l’infant Henri le Navigateur : l’alliance anglaise est littéralement dans le berceau de l’expansion maritime portugaise.

[3.2] F. Une alliance active, invoquée après cinq cent soixante-dix ans. Le traité est la plus ancienne alliance diplomatique encore active au monde, et il n’est pas resté décoratif. Quand l’armée de Junot marche sur Lisbonne (1807), la Royal Navy escorte la cour portugaise vers le Brésil, et l’armée de Wellington, avec les troupes portugaises réorganisées par Beresford, mène la guerre péninsulaire depuis les lignes de Torres Vedras. En 1943, Churchill invoque formellement l’alliance de 1373 devant les Communes pour obtenir de Salazar les bases des Açores, et l’obtient d’un pays officiellement neutre, au nom d’un traité vieux de 1943 − 1373 = 570 ans. « Un traité qu’on peut invoquer avec succès après six siècles n’est pas un parchemin : c’est une structure vivante. »

3.2 Ce que le traité ne contient pas

[3.3] F. Aucune clause d’assimilation. La singularité structurelle de Windsor n’est pas sa durée, c’est ce qu’il ne contient pas : aucune clause linguistique, aucune exigence d’assimilation religieuse, juridique ou culturelle, aucune hiérarchie des couronnes. En six siècles et demi (de 1386 à 2026, 640 ans), incluant trois siècles où l’Angleterre fut la première puissance mondiale et le Portugal une puissance déclinante, c’est-à-dire la configuration même où un centralisme aurait absorbé, l’Angleterre n’a jamais exigé que le Portugal parle anglais, adopte le droit anglais ou réforme son Église. Le Portugal est resté intégralement portugais : langue, foi, droit, mémoire. L’alliance a survécu aux changements de dynastie, aux révolutions, à l’Union ibérique (1580 à 1640, pendant laquelle elle fut suspendue puis restaurée dès la Restauração), aux deux guerres mondiales et à l’entrée des deux pays dans des ensembles supranationaux. « Elle a survécu précisément parce qu’elle n’exigeait de personne qu’il cesse d’être lui-même. »

[3.4] F + L. Ni égalité parfaite ni vertu anglaise. Il faut être précis sur ce que ce modèle n’est pas (F) : l’ultimatum britannique de 1890 sur la carte rose africaine a humilié le Portugal, et l’alliance a connu ses frictions commerciales (le traité de Methuen, 1703, a durablement structuré, certains diront déformé, l’économie portugaise autour du vin contre le drap). L’argument (L) n’est pas « l’Angleterre fut bonne », il est structurel : même dans l’asymétrie et la friction, le modèle d’alliance n’a jamais activé le programme d’effacement, parce que ce programme n’est pas dans son logiciel. « La comparaison pertinente n’est pas entre anges et démons : elle est entre un logiciel qui, en position de force, laisse vivre, et un logiciel qui, en position de force, anéantit. »

[3.5] L. La leçon structurelle. Les structures qui préservent l’identité de leurs parties durent plus longtemps que celles qui les absorbent. « Une alliance est un lien entre deux termes qui restent deux ; un centralisme est un dispositif qui rabat tous les termes sur un seul. » Six siècles et demi contre trois générations d’anéantissement : les deux modèles ont produit leurs résultats, et les résultats sont mesurables. Dans la grammaire du corpus, l’alliance est la paire qui ne fusionne pas et ne se combat pas (Volume 1, La Fondation, 1 ⊕ 1 = 3).

3.3 La question décisive : comment la métropole pense la colonie

[3.6] L. Le recrutement de départ révèle le logiciel. Les récits nationaux s’affrontent sur une mauvaise question : « qui étaient les colons », braves ou gueux, héros ou rebuts. La question décisive est en amont : comment la métropole pensait-elle la colonie ? Le recrutement de départ (qui on envoie, comment, financé par qui, dans quel cadre juridique) révèle le logiciel métropolitain sans ambiguïté, et le logiciel prédit le résultat.

[3.7] F. Le modèle anglais : la colonie comme entreprise. L’Amérique anglaise est peuplée par des personnes morales avant de l’être par des personnes. La Virginia Company (charte de 1606) est une société par actions ; la Plymouth Colony (1620) est une communauté religieuse organisée autour d’un pacte (le Mayflower Compact) et d’un contrat avec des investisseurs ; la Massachusetts Bay Company (charte de 1629) transporte physiquement sa charte en Amérique et devient un gouvernement autonome d’actionnaires ; la Pennsylvanie (1681) est une propriété concédée à Penn, peuplée par appel européen multiconfessionnel. Le migrant type est une famille, un congréganiste, un artisan endetté sous contrat d’indenture avec perspective de terre. Le modèle fut brutal, notamment pour les peuples autochtones et par l’esclavage de plantation, mais son logiciel est lisible : la colonie est une entreprise qui doit croître, donc on envoie et on attire des unités productives, familles comprises, et on les laisse s’autogouverner tant que le commerce rend. Résultat démographique : environ un million et demi d’habitants dans les treize colonies vers 1760.

[3.8] F. Le modèle français : la colonie comme annexe administrée. La Nouvelle-France est pensée depuis le centre. La Compagnie des Cent-Associés (1627), création de Richelieu, reçoit le monopole et l’obligation de peupler ; elle peuplera peu, le commerce des fourrures n’ayant pas besoin de bras mais de réseaux. Quand Colbert reprend la colonie en main (1663), c’est l’État qui recrute, transporte, dote et réglemente : intendant, Conseil souverain, régime seigneurial administré. Le peuplement passe par les engagés, les « trente-six mois », recrutés largement dans la pauvreté urbaine et rurale de l’Ouest français, dont une forte proportion rentre en France au terme du contrat, et par des cohortes ciblées : soldats du régiment de Carignan-Salières incités à rester (1668), et les Filles du roi.

[3.9] F. Les Filles du roi : une opération d’État, non une calomnie. Environ sept cent soixante-dix jeunes femmes, entre 1663 et 1673, transportées et dotées par la Couronne. La calomnie contemporaine (des prostituées) vient notamment du baron de Lahontan, polémiste brillant et notoirement peu fiable ; la démographie historique (Yves Landry, Orphelines en France, pionnières au Canada, 1992, sur les registres) établit le profil réel : majoritairement des orphelines pauvres, souvent issues d’institutions comme la Salpêtrière au sens d’hospice, dotées et mariées sous contrôle administratif serré. Ce n’est pas cette pièce qui accable le modèle français, c’en est une autre, plus dure : même son opération de peuplement la plus respectable est une opération d’État, centralisée, administrée, dosée. « On ne peuple pas : on gère un peuplement. »

[3.10] F. Le versant sombre : faux-sauniers et rafles louisianaises. Les faux-sauniers, contrebandiers du sel condamnés, sont déportés au Canada par centaines dans les années 1730 et 1740. Surtout, dans la Louisiane de la Compagnie d’Occident puis des Indes (système de Law, 1717 à 1720), face à l’échec du recrutement volontaire, la monarchie autorise la déportation : prisonniers, vagabonds, mendiants raflés par les archers et les « bandouliers du Mississippi », pensionnaires des hôpitaux généraux, femmes de la Salpêtrière embarquées de force. Les rafles provoquent des émeutes à Paris et le pouvoir doit y renoncer par arrêts dès 1720 ; l’épisode est assez profondément entré dans la conscience française pour que l’abbé Prévost en fasse la matrice de Manon Lescaut (1731).

[3.11] L. Même problème, deux logiciels, deux solutions. « Quand le modèle-entreprise manque de bras, il émet des actions et des contrats ; quand le modèle-annexe manque de bras, il rafle sa marge et l’expédie. Même problème, deux logiciels, deux solutions : et les deux solutions disent tout. »

3.4 La direction donnée dès l’embarquement

[3.12] F + L. Un rapport d’environ un à vingt en 1760. En 1760, à la veille de la Conquête, la Nouvelle-France compte environ soixante-dix mille habitants d’origine européenne ; les colonies anglaises, environ un million et demi (F). Le rapport, recalculé, vaut 1 500 000 / 70 000 ≈ 21,4, soit environ un à vingt, après un siècle et demi de colonisation parallèle sur le même continent, avec un fleuve supérieur et un arrière-pays plus vaste côté français. Ce différentiel n’est pas un accident militaire ni une affaire de valeur des personnes : il est, selon la thèse (L), le produit normal des deux logiciels. Une métropole qui pense la colonie comme entreprise envoie des bâtisseurs et les laisse bâtir ; une métropole centraliste qui pense la colonie comme annexe administre un peuplement au compte-gouttes et exporte sa marge quand il le faut. Le logiciel est installé dès l’embarquement, et ses conséquences suivent tant qu’il tourne ; le chapitre 5 documente les cas où il fut remplacé.

[3.13] L. La contre-épreuve québécoise : changer de logiciel, non de sang. La force économique québécoise moderne ne date pas d’un ressourcement identitaire : elle date du moment précis où le Québec a changé de logiciel : Révolution tranquille, nationalisation de l’hydroélectricité (1962 et 1963), création de la Caisse de dépôt et placement (1965), puis éclosion d’une génération d’entrepreneurs pleinement immergés dans le marché continental. « Quand le logiciel change, le résultat change. Ce ne fut jamais une affaire de sang ni de langue : c’est une affaire de logiciel. » D’où, pour l’auteur, l’erreur du projet qui voudrait retrancher le Québec de son immersion continentale au nom du sang et de la langue : il attaquerait la cause réelle de sa force.

Note de statut (reprise de la source) : les traités de 1373 et 1386, la guerre péninsulaire, l’accord des Açores de 1943, le traité de Methuen, l’ultimatum de 1890, les chartes, compagnies, cohortes, rafles de 1719 et 1720, la démographie comparée et les registres relèvent du fait documenté ; la leçon structurelle et l’inférence « logiciel de la métropole, donc résultat colonial » relèvent de la thèse de l’auteur.