Chapitre 21. La peine appartient au registre de la peur

Ce que l’on va voir. Les représentations culturelles figurent la peine en voile gris, en langueur ; ceux qui en ont traversé une grande savent que c’est violent, physique, et que cela ressemble beaucoup plus à de la peur. Le chapitre donne l’explication que la thèse de l’espoir fournit : l’espoir est la lisibilité de l’avenir, et un organisme devant une carte devenue blanche déclenche une alarme. Il précise les deux temps de cette alarme (mobilisation, puis effondrement), réunit les quatre corpus qui convergent sans que la thèse en dépende (avec leurs limites exactes), dit ce que la peine affirme faussement (« plus jamais »), et marque la divergence avec Spinoza sur la symétrie de l’espoir et de la crainte.

21.1 Le fait phénoménologique

É21.1 (F) : Le témoignage de C. S. Lewis. Le témoignage le plus net de la littérature moderne du deuil est celui de C. S. Lewis, écrivant après la mort de sa femme (A Grief Observed, 1961) : il ouvre son journal en notant que personne ne l’avait averti que le chagrin ressemblait à ce point à la peur. Il décrit un état somatique, serrement, agitation, impossibilité de se poser, et non une langueur. Le témoignage est constant chez ceux qui ont traversé une peine majeure ; il est absent des représentations culturelles de la peine, qui la figurent en voile gris, en mélancolie passive, en baisse d’énergie.

É21.2 (L) : Toute théorie de la peine devrait expliquer l’écart entre phénoménologie et théorie reçue. Il y a un écart entre la phénoménologie rapportée et la théorie reçue. Toute théorie de la peine devrait l’expliquer ; la plupart se contentent de le mentionner.

21.2 L’explication

É21.3 (L) : L’espoir est la lisibilité de l’avenir ; sa chute produit une alarme d’inconnu. C’est l’argument le plus fort de la thèse. L’espoir n’est pas un ornement affectif du bonheur : c’est la lisibilité de l’avenir. Tant qu’il tient, le sujet dispose d’une carte, non des détails, mais des directions. Quand il tombe, la carte devient blanche. Or un organisme placé devant du blanc, devant de l’inconnu non balisé, déclenche une alarme. C’est la fonction la plus ancienne du système nerveux. Le texte court : « Et un être humain devant du blanc, ça panique. Ce n’est pas une faiblesse de caractère : c’est le même mécanisme d’alarme qui nous fait sursauter dans le noir. Devant l’inconnu, le corps sonne. »

« La peur regarde l’inconnu qui vient ; la peine regarde l’inconnu laissé par ce qui est parti. C’est la même alarme, dirigée vers deux régions du temps. »

É21.4 (L) : Ce que l’explication rend sans hypothèse supplémentaire. Elle rend compte de la phénoménologie somatique (serrement, souffle, agitation) ; de l’horaire nocturne des crises, quand les occupations qui masquaient le blanc cessent ; du caractère intrusif et non modulable de l’état ; et de son inefficacité au raisonnement : on ne raisonne pas une alarme, on la désamorce en rétablissant le connu.

É21.5 (L) : Les deux temps de l’alarme : mobilisation, puis effondrement. La peine ne se réduit pas à un état de mobilisation continue. Elle comporte deux temps physiologiquement distincts, que Bowlby avait déjà décrits sous les noms de protestation et de désespoir : une phase d’activation, où l’organisme cherche encore à rétablir le lien ou la carte, et une phase d’effondrement, où la recherche cesse, l’énergie se retire, et s’installe ce que les endeuillés décrivent comme anesthésie, léthargie, déconnexion. Les modèles contemporains de l’autonomie nerveuse formalisent cette distinction entre mobilisation et immobilisation défensive. Elle ne contredit pas la thèse : elle en découle. Tant que la carte semble encore rétablissable, l’alarme mobilise ; lorsqu’elle est reconnue irrécupérable et qu’aucune autre n’a été redessinée, le système cesse de dépenser et se retire. L’effondrement n’est pas l’inverse de l’alarme, il en est le terme lorsque l’alarme n’aboutit pas. La thèse doit être lue comme couvrant les deux temps.

Réserve d’appui (cadre). L’essai n’endosse pas la théorie polyvagale comme cadre explicatif : ses fondements évolutionnaires sont contestés dans la littérature spécialisée, notamment sur l’origine phylogénétique du complexe vagal ventral. La distinction clinique entre mobilisation et immobilisation défensive est retenue comme description ; l’explication qu’en propose cette théorie ne l’est pas. (Même réserve dans le traité, chapitre 12, §12.7.)

21.3 Quatre appuis convergents, sans que la thèse en dépende

É21.6 (F) : Le système PANIC/GRIEF, et la limite de l’appui. Panksepp a identifié chez les mammifères un système sous-cortical distinct, PANIC/GRIEF, responsable des vocalisations de détresse à la séparation : ni celui de la tristesse, ni celui de la douleur tissulaire, mais un système d’alarme, modulé par les opioïdes endogènes et l’ocytocine, et dont la détresse s’apparente pharmacologiquement à un sevrage. Panksepp le distingue formellement du système FEAR (anatomie, neurochimie, pharmacologie : voir É13.5). On ne peut donc pas invoquer ces travaux pour établir une identité de circuit entre peur et peine, et ce n’est pas ce qui est soutenu. Panksepp classe des circuits ; l’essai décrit un état vécu et son objet. Que deux systèmes aient des adresses anatomiques distinctes n’implique pas que les états qu’ils produisent soient sans parenté fonctionnelle : l’homme qui aperçoit un prédateur et l’homme qui vient d’être quitté rapportent des états voisins, poitrine serrée, souffle court, impossibilité de se poser, urgence sans issue. La formulation retenue est la seule prudente : deux circuits distincts produisant des états qui appartiennent à une même famille fonctionnelle d’alarme ; l’essai ne soutient pas une identité phénoménale, que la ressemblance de quelques marqueurs somatiques ne suffirait pas à établir. L’appui suffit exactement à ce que le chapitre en fait : il établit l’existence d’un système d’alarme dédié à la rupture du lien, distinct de la tristesse dépressive, ce qui réfute la seule thèse adverse ici combattue, celle de la peine-langueur. Et la limite est déclarée avec la même netteté : PANIC/GRIEF est un système de détresse sociale ; il ne couvre ni l’échec, ni la faillite, ni l’exil, que la thèse de l’espoir couvre par un mécanisme unique. L’appui neurobiologique vaut pour le domaine relationnel seulement.

É21.7 (F) : L’angoisse de séparation (Bowlby). La réponse à la rupture du lien d’attachement est de type anxieux avant d’être de type dépressif : protestation d’abord, désespoir ensuite. La séquence est exactement celle que prédit la thèse : alarme, puis effondrement de la carte.

É21.8 (F) : La fausse alarme (Klein). Le trouble panique procéderait d’une fausse alarme d’un système de détection très ancien. Que l’on retienne ou non l’hypothèse spécifique, elle documente le fait structurel : une alarme peut se déclencher sans objet identifiable. (L’essai en tirait une hypothèse sur les paniques sans cause apparente, développée dans la deuxième partie, voir É24.13.)

É21.9 (F) : La machine prédictive (O’Connor). Les travaux de Mary-Frances O’Connor sur la neurologie du deuil décrivent le cerveau comme un système de prédiction opérant sur une carte interne où les êtres aimés sont encodés selon trois dimensions, espace, temps, proximité relationnelle, traitées par des réseaux distincts. La perte ne supprime pas cette carte : elle la met en contradiction avec le réel, et chaque anticipation déçue produit une erreur de prédiction. Le deuil devient un travail d’apprentissage coûteux, la carte devant être révisée entrée par entrée, par l’expérience répétée de l’absence, ce qui rend compte du brouillard cognitif documenté chez les endeuillés, le coût métabolique de la réécriture saturant les fonctions exécutives.

É21.10 (L) : La peine ne s’écoule pas, elle s’apprend ; ce qui résout est le nombre d’erreurs de prédiction traversées. La convergence donne à la métaphore de la carte un substrat mesurable et une temporalité. « La peine ne s’écoule pas, elle s’apprend. » Et elle prédit par un autre chemin ce que la thèse prédisait : ce n’est pas le temps qui résout, c’est le nombre d’erreurs de prédiction traversées. Le texte court le dit avec ses mots : le cerveau sait où la personne devait être, à quelle heure elle appelait, quelle place elle occupait à table ; « chacune de ces attentes va se heurter au vide, une par une, et chaque collision fait mal, mais chaque collision met aussi le plan à jour. C’est pour ça qu’on est si fatigué, si distrait, si peu capable de travailler dans les premiers mois : le cerveau refait une carte entière en arrière-plan. Ce n’est pas le temps qui passe qui répare. C’est le nombre de fois où l’on s’est cogné. » Chaque vague qui monte et qui casse laisse un peu de calme derrière elle ; les vagues tardives sont plus courtes, même quand elles sont aussi hautes ; et un jour arrive une journée entière sans y penser, toujours par surprise.

21.4 Le mensonge qu’elle raconte

É21.11 (L) : La peine dit « plus jamais » et veut dire « pas encore ». Le texte court contient une pièce absente de l’essai. « La peine dit toujours la même phrase, et cette phrase est fausse. Elle dit : plus jamais. Plus jamais je n’aimerai comme ça. Plus jamais je ne me relèverai. Plus jamais je ne serai bien. Ce qu’elle veut dire, c’est : pas encore. » Elle ment sans intention, simplement parce qu’elle décrit fidèlement ce qu’elle voit, et ce qu’elle voit, c’est le blanc. Elle ne peut pas voir la suite, puisque la suite n’est pas encore dessinée ; alors elle conclut qu’il n’y en a pas. « Elle se présente en éternité, mais c’est un chantier. » Rien de ce qu’elle affirme sur l’avenir n’est une information : c’est un état passager du plan, pas une vérité sur le monde. (C’est, appliquée à la peine, la structure du traité : la réponse n’est pas cachée, elle n’est pas encore produite, É2.6.)

21.5 Divergence : Spinoza et la symétrie de l’espoir et de la crainte

É21.12 (F) : L’espoir et la crainte dans l’Éthique. Spinoza définit l’espoir (spes) comme une joie inconstante née de l’image d’une chose future ou passée dont l’issue est douteuse, et la crainte (metus) comme la tristesse correspondante. Espoir et crainte y sont rigoureusement jumeaux : ils naissent du même doute et se convertissent l’un dans l’autre selon que l’issue s’assure ou se ruine. Spinoza en tire une conséquence pratique célèbre : l’homme libre, conduit par la raison, s’efforce de vivre sans espoir ni crainte, l’un et l’autre étant des marques d’impuissance.

É21.13 (L) : Sur l’indexation : l’espoir se définit par sa localisation, non par son objet. Chez Spinoza, l’espoir est indexé sur l’issue : il est joie suspendue à un résultat incertain. L’essai soutient que l’espoir se définit par sa localisation et non par son objet : un espoir logé dans une issue extérieure est un cas particulier, le cas captif, et non l’essence de l’espoir. L’espoir logé dans la capacité propre du sujet doute de l’issue sans crainte, parce que la lisibilité de son avenir ne dépend plus du résultat.

É21.14 (L) : Sur la symétrie : une implication à sens unique. Le rapport espoir-crainte est asymétrique. Toute crainte suppose un espoir déposé quelque part : on ne craint jamais pour ce qui ne porte aucun avenir. Mais la réciproque est fausse : un espoir rapatrié n’entraîne aucune crainte, parce qu’aucune issue ne tient sa carte en otage. Il y a implication à sens unique, non jumelage. La symétrie spinoziste est le portrait exact de l’espoir captif, et l’observation qui la fonde est correcte pour ce cas seul.

É21.15 (L) : Sur le statut ontologique : l’existence est temporelle de part en part (Bloch, Marcel). La divergence de fond est métaphysique. Le système spinoziste se déploie sub specie aeternitatis, dans un ordre où tout est nécessaire et où le devenir n’a pas de statut premier. Un tel système n’a pas besoin d’espoir : il n’a pas de futur ouvert à baliser. La position soutenue est inverse : l’existence est temporelle de part en part, et l’espoir n’y est pas un affect parmi d’autres mais la condition de possibilité du mouvement. On rejoint ici, plus que Spinoza, la tradition qui fait de l’anticipation la structure même de l’existence humaine : Ernst Bloch et son pas-encore (Noch-Nicht), pour qui l’espérance est une catégorie ontologique et non un sentiment ; et Gabriel Marcel, dont la distinction entre espérer que, attaché à une issue, et l’espérance ouverte recoupe presque terme à terme la distinction entre espoir captif et espoir rapatrié.

É21.16 (L) : Ce qui revient à Spinoza : l’acquiescentia in se ipso. Spinoza possède, sous un autre nom, la destination que l’essai décrit. L’acquiescentia in se ipso, la satisfaction de soi née de la compréhension de sa propre puissance, est très exactement l’espoir logé à domicile. « Sa faute n’est pas d’avoir manqué l’état ; elle est d’avoir réservé le nom d’espoir au seul état captif, puis d’en avoir conclu qu’il fallait s’en passer. »