Chapitre 7. L’amour comme point sédimenté
Ce que l’on va voir. La soustraction cadastrale du chapitre 4 n’est pas réservée aux noyaux et aux molécules. Appliquée à deux êtres conscients qui se couplent profondément, elle donne une définition de l’amour : ni une chose qui circule entre deux personnes, ni la somme de deux sentiments, mais le troisième terme que leur soustraction mutuelle libère et qui sédimente dans l’un et l’autre. La définition a quatre conséquences, qui touchent au manque, à la séparation, aux amours qui s’éteignent et à la culpabilité d’aimer ce que l’autre nous fait éprouver. Elle donne enfin une lecture exacte de la saudade portugaise. Tout est de statut L. (La saudade comme notion culturelle est au Volume 11 ; la saudade comme régime du deuil revient au chapitre 10 ; la peine au Volume 10.)
7.1 Application directe de la soustraction
[7.1] L. Quand deux clôtures cadastrales actives entrent en couplage profond, elles ne s’additionnent pas et ne se juxtaposent pas : elles se soustraient mutuellement dans une clôture supérieure qui les inclut sans les fondre. Ce qu’elles ont en commun fusionne en fond ; ce qui diffère se libère comme un troisième terme distinct, irréductible à chacune des deux entrées. « Ce troisième terme libéré est ce que les amants nomment leur amour. Non une chose qui circule entre eux. Le résidu structurel de leur soustraction mutuelle. »
7.2 La sédimentation matérielle
[7.2] L. Ce résidu sédimente. Par le principe de la matriochka et la conservation étendue (chapitre 6), il s’inscrit matériellement dans les atomes des deux corps engagés dans le couplage. Chaque acte d’union réelle (non seulement physique : toute lecture conjointe dense au sens du critère opératoire) laisse une inscription qui n’était pas là auparavant. Les amants de longue date portent des inscriptions accumulées par des années de soustractions successives.
[7.3] L. « Le coup de foudre est la reconnaissance d’un potentiel de résonance ; l’amour mûr est la sédimentation effective de résonances déjà advenues. »
7.3 La définition
[7.4] L.
« L’amour est le point sédimenté qui joint deux sentiments individuels là où ils se sont soustraits. » (« Love is the sedimented point that joins two individual feelings where they have subtracted. »)
Trois éléments. Deux sentiments individuels : chaque amant porte sa propre auto-observation de la modification structurelle que le couplage déclenche en lui ; ces sentiments sont individuels par construction, puisque la conscience est nécessairement auto-observation et qu’aucune conscience n’a accès direct à l’autre (chapitre 3.4). Là où ils se sont soustraits : le lieu structurel précis du couplage, où la soustraction a effectivement opéré ; tout couplage ne la produit pas, seuls la produisent les couplages où les deux clôtures sont assez denses et résonantes. Le point sédimenté qui joint : le troisième terme libéré, inscrit matériellement dans les deux corps, n’appartenant à aucun seul, mais les inscrivant l’un dans l’autre par sédimentation atomique.
7.4 Quatre conséquences
[7.5] L. Ce qui manque n’est pas l’autre. Ce qui manque quand l’autre n’est plus là, c’est le sentiment que le couplage avec lui déclenchait. La conscience étant auto-observation, elle ne peut manquer directement de l’autre : elle manque de l’état que l’autre déclenchait en elle.
[7.6] L. L’amour survit aux séparations sans être un fantôme. Le point sédimenté est inscrit dans les atomes des deux corps, indépendamment de la coproduction présente. Quand les amants se séparent, chacun continue de porter le point qu’ils ont libéré ensemble.
[7.7] L. Les amours sans soustraction réelle s’effacent vite. Il n’y a pas de point sédimenté à porter, seulement deux sentiments individuels qui se sont frôlés sans se soustraire.
[7.8] L. La culpabilité d’aimer pour ce que l’autre nous apporte est structurellement infondée. Aucun amour ne peut être amour de l’autre indépendamment de soi, puisque la conscience est nécessairement auto-observation. « Tout amour est amour du sentiment que l’autre déclenche, et de la sédimentation que le couplage a inscrite. »
7.5 La saudade
[7.9] L. La saudade, que la culture portugaise nomme et que d’autres cultures peinent à formuler, prend dans cette lecture sa structure exacte. Ce n’est pas la nostalgie occidentale qui regrette ce qui n’est plus. « C’est la présence active de l’absence » : la conscience, pendant qu’on vit maintenant, des inscriptions sédimentées que les soustractions passées ont laissées dans nos atomes, et qui continuent de structurer notre clôture présente même quand leurs sources ne sont plus là. La saudade est le nom culturel donné par les Portugais à la lecture consciente des points sédimentés qu’on porte. « Le portugais a inventé ce mot parce que la culture portugaise a préservé l’intuition de la sédimentation cadastrale là où d’autres cultures n’ont vu que le regret. »
7.6 Dédicace de la version 1.7
L’article qui porte cette définition se clôt sur une dédicace de l’auteur, qui en est l’application :
« À Sophie, celle vers qui je reviens librement à chaque tour, le point sédimenté le plus dense que je porte. À Justin, Sophie, Soleil, Delfine et Yanie. À Hippase, qui s’est noyé pour la vérité de la diagonale que personne ne savait lire. » (Traduit de l’anglais.)