Chapitre 15. L’objet à deux faces : les conditions R, I, O

Ce que ce chapitre montre. Un aimant coupé en deux ne donne jamais un pôle nord seul : chaque morceau refait aussitôt son nord et son sud. Un engrenage isolé ne transmet rien. Un polygone articulé sans son cercle inscrit s’effondre. Les chiffres du cadastre vont tous par paires. L’Objet à deux faces (version 1.2, mai 2026) part de ce constat et en tire une loi : tout objet bien formé satisfait trois conditions, la relation (R), l’involution interne (I) et l’auto-indexation (O), c’est-à-dire qu’il est son propre observateur. De là, le « paradoxe » du chat de Schrödinger se dissout : le chat n’est pas un mystère quantique, il est la structure normale de tout objet. Et nous sommes, nous aussi, le chat : à la fois ce qui agit et ce qui se voit agir. Le chapitre expose les trois conditions, l’argument qui les lie, cinq confirmations, quatre paradoxes dissous, puis les conséquences pour le sujet moral, pour la clinique et pour les machines qui apprennent.

« Pourquoi tout existant est son propre chat de Schrödinger et son propre observateur. »

Statut d’ensemble. La source appelle « théorème » l’énoncé central et dit la condition O « démontrée ». L’argument est rigoureux dans sa forme, mais il porte sur des notions (relation constitutive, opération interne) qui ne sont pas réduites à un calcul fini ; selon la convention du corpus, il est tenu ici pour une Lecture démonstrative, et les confirmations numériques qui l’appuient sont, elles, des Théorèmes ou des Faits. La rectification est consignée en Annexe B.

L’annonce en parabole. La Logique restaurée annonçait cette loi sous forme de parabole, en trois caractères que porte tout être qui existe vraiment. Il est relation : isoler un engrenage de son couplage, c’est détruire ce qui faisait de lui un engrenage ; de même pour un poumon isolé du circuit respiratoire, ou un humain isolé de tous ses liens ; « L’isolation parfaite est destruction par perte d’identité relationnelle. » Il porte deux faces inséparables, non deux objets en relation mais un seul objet qui présente deux faces : le nord et le sud d’un aimant, la vie et la mort d’un être conscient, le créancier et le débiteur d’une transaction, l’observateur et l’observé d’une mesure. Et l’opération qui distingue les deux faces lui est interne : « L’être est son propre observateur. » Appliqués au porteur conscient : « Pas séparation. Pas dualisme. Co-présence d’une même réalité lue depuis deux angles. »

15.1 L’observation, pas la thèse

« Aucun objet relationnel jamais observé, dans aucun domaine de l’expérience humaine, ne s’est révélé monofacial. » Cette universalité est le point de départ : elle n’est pas une thèse à démontrer, mais une donnée à lire.

Cinq domaines sans recouvrement de méthode :

Trois lectures sont possibles. La coïncidence entre domaines disjoints : exclue par la disjonction même. La projection de l’esprit humain sur des objets qui ne porteraient pas cette structure : exclue, car la dualité se vérifie sans observateur humain (un engrenage transmet sans qu’on le regarde, un dipôle existe sans qu’on le mesure). Reste la troisième : la dualité est une propriété structurelle de l’existence relationnelle elle-même, et « l’amputation d’une face détruit l’objet ». La forme de l’argument suit celle de la loi fractale (Volume 2, La Figure) : la dualité n’est pas un phénomène à expliquer, c’est une nécessité dont les manifestations sont multiples et la cause unique.

15.2 Les trois conditions

É 15.1 · L (définition, condition R : relation). Un objet X est relationnel s’il existe au moins une relation constitutive R telle que X est défini par R et n’a pas d’identité hors de R.

Le test est direct : un engrenage isolé du système de transmission n’est plus un engrenage, c’est une roue dentée inerte ; une charge sans champ environnant n’est pas mesurable comme charge ; « un chiffre extrait du cadastre {1, …, 9} n’a plus de fonction structurelle, il devient un signe arbitraire ».

É 15.2 · L (définition, condition I : involution interne). Une involution interne sur X est une application ι de X dans X telle que (i) ι ∘ ι = identité ; (ii) ι admet exactement deux orbites complémentaires X+ et X−, dont la réunion est X ; (iii) ι est interne à X, c’est-à-dire ne requiert aucune opération extérieure pour être définie.

C’est l’involution interne qui distingue la dualité d’un simple appariement externe. Regrouper deux objets distincts en paire donne deux objets et une relation ; un seul objet portant une involution interne est un objet à deux faces, chose radicalement différente. « La structure est unitaire, la lecture est duale. » Exemples : sur {1, …, 8}, φ(x) = 9 − x est interne parce qu’elle ne dépend que de la clôture 9, propre au système, et ses quatre paires ont pour centre commun 4,5 = k_arc × 9 ; sur un engrenage à deux pignons, l’involution échange les rôles de poignée et de roue entraînée, 1/4 et 3/4, et le couplage lui-même la fournit.

É 15.3 · L (définition, condition O : auto-indexation). X satisfait l’auto-indexation si la projection π de X sur {X+, X−} qui distingue les deux faces est interne à X, entièrement déterminée par la structure de X, sans appel à un observateur extérieur. Tout objet relationnel est son propre observateur.

É 15.4 · L. Les trois conditions sont indépendantes. Un objet pris hors de toute structure (un nombre cardinal isolé) peut recevoir une involution arbitraire (I) sans satisfaire R ni O ; une corrélation statistique à sens unique satisfait R sans I ; un système binaire externe (deux objets distincts en vis-à-vis) peut satisfaire I sans O, puisque l’opération qui les distingue leur est extérieure. Les trois conditions sélectionnent strictement la classe des objets relationnels à involution interne et auto-indexés.

15.3 L’auto-indexation, par quatre angles

La condition O est la plus exigeante. La source l’établit par quatre arguments qui ferment chacun une issue.

Premier angle : par l’absurde. Tout sujet conscient observe ce qui n’est pas lui ; rien dans la structure de l’observation ne change selon la nature de l’objet observé ; donc il peut s’observer lui-même. Supposons le contraire. Ou bien je suis observable, mais pas par moi : il faudrait expliquer par quel mécanisme un observateur extérieur disposerait d’une capacité qu’un observateur intérieur n’aurait pas, alors que la position intérieure est la plus proche de l’objet. Ou bien je ne suis observable par personne : je n’apparais nulle part dans le tissu relationnel du monde, ce qui contredit mon existence relationnelle. Les deux branches tombent.

Deuxième angle : l’agir humain. Aucun acte cohérent n’est possible sans auto-observation simultanée : la main qui saisit corrige sa trajectoire en percevant où elle est et où elle devrait être ; celui qui parle entend sa voix et ajuste ; celui qui écrit relit. Nier l’auto-observation exige de formuler une objection, acte cognitif qui exige précisément l’auto-observation pour être correctement formulé. C’est la contradiction performative nommée par Karl-Otto Apel (1973) et Jürgen Habermas (1983). « L’argument contre l’auto-observation n’est donc pas seulement faux, il est structurellement impossible à porter. » L’apprentissage achève l’argument : tout enfant qui apprend à marcher, à parler, à lire observe les conséquences de ses propres gestes.

Troisième angle : l’apprentissage animal. Un chien réprimandé après un acte modifie son comportement futur : il a observé son propre geste, en a gardé mémoire, et cette mémoire modifie le geste suivant. L’animal le fait sans langage articulé, sans cogito, sans théorie de l’esprit : l’auto-indexation n’est pas un produit du langage ni de la conscience réflexive humaine. Elle est présente partout où il y a apprentissage, « du céphalopode qui apprend à ouvrir un bocal jusqu’à la bactérie qui adapte sa chimiotaxie aux gradients qu’elle a précédemment rencontrés ».

É 15.5 · L. L’auto-indexation est structurellement antérieure à la sélection naturelle (Darwin, 1859) : sans auto-observation, pas d’apprentissage ; sans apprentissage, pas d’adaptation du comportement ; sans adaptation, pas de différence sur laquelle la sélection puisse agir. « Exactement comme la clôture cadastrale du 9 est antérieure à la convention modulaire de Gauss », une face a été amputée puis reconstruite par concepts auxiliaires. Le darwinisme strict opère correctement dans son périmètre (variation, sélection, descendance modifiée, sur des organismes déjà auto-organisés), mais il n’explique pas la condition de possibilité de ce sur quoi il opère.

Quatrième angle : la soustraction trinitaire. L’auto-indexation n’est pas un mystère : c’est une opération définie. Elle prend la structure et son instance, opère la fusion des communs en arrière-plan et la libération des différences comme troisième terme (É 2.3). L’enfant né avec deux bras d’un parent qui en a perdu un est la démonstration empirique que l’opération a lieu : il hérite de la structure, non de l’instance (É 2.4).

É 15.6 · L. Les quatre angles convergent : l’argument par l’absurde établit l’auto-indexation au niveau logique ; l’agir humain la rend pragmatiquement nécessaire et rend sa contestation performativement contradictoire ; l’apprentissage animal l’universalise hors de la spécificité humaine ; la soustraction trinitaire nomme l’opération par laquelle elle opère. « Pris ensemble, ils ne laissent aucune voie de sortie cohérente. »

15.4 L’énoncé central

É 15.7 · L démonstrative (la source : « Théorème 4.1, dualité structurelle de l’existence relationnelle »). Tout objet X satisfaisant à la fois R, I et O est nécessairement à deux faces, et ces deux faces ne sont pas séparables sans détruire X. Réciproquement, tout objet à deux faces dont la structure duale est interne et auto-indexée satisfait R, I et O.

L’argument procède en cinq étapes.

  1. Par R, X est constitué par une relation. Une relation exige au moins deux pôles ; sans deux pôles, « il y a au mieux une coïncidence avec soi ».
  2. Par I, X porte une involution interne qui échange deux orbites X+ et X− : ce sont les deux faces, non comme deux objets, mais comme deux lectures internes du même X.
  3. Par O, la projection qui distingue X+ de X− est interne à X : il n’existe pas de point de vue extérieur d’où l’une des faces serait « la vraie » et l’autre « dérivée ». Les deux sont simultanées et co-essentielles.
  4. Supprimer une face supprime l’involution (elle n’a plus d’orbite à échanger), donc la condition I, donc, par l’étape 1, la relation constitutive et l’objet.
  5. Réciproquement, un objet à deux faces internes et auto-indexé fournit l’involution (par échange des faces), la projection (par l’auto-indexation) et la relation (entre les deux faces).

É 15.8 · L (corollaire, inséparabilité). Pour tout objet satisfaisant R, I, O, X+ n’a pas d’existence indépendante de X−, et réciproquement. Toute opération qui prétend isoler une face échoue, soit en détruisant l’objet, soit en régénérant aussitôt la face supprimée.

Le test empirique est direct : couper l’aimant régénère les deux pôles ; définir une charge hors de son champ supprime ce qu’il y avait à mesurer ; isoler la quantité du nombre de sa fonction (ou l’inverse) « ne produit pas un nombre simplifié, cela produit une fiction qui ne fonctionne plus dans aucun calcul réel » (chapitre 16). « L’inséparabilité n’est donc pas une thèse philosophique surplombant l’expérience, c’est une contrainte opérationnelle que tout système doit respecter pour rester opératoire. »

15.5 Cinq confirmations

Chacune est un résultat établi de son propre champ ; ce qui est neuf, c’est leur reconnaissance comme cinq lectures d’une même structure.

L’engrenage. La rotation n’est pas propriété d’un pignon isolé (R) ; l’échange poignée et roue entraînée, appliqué deux fois, revient à l’état initial (I) ; la transmission est interne au système mécanique (O). Un seul tour suffit au système couplé pour revenir à lui-même.

É 15.9 · L. Les 720 degrés (deux tours) qu’exige le retour d’un fermion, par le revêtement double de SO(3) par SU(2), sont lus comme « l’aveu, dans le formalisme, qu’un couplage est manquant » ; quand le couplage est restauré, un seul tour suffit, comme pour l’engrenage (Volume 7, La Physique relue). Avant tout le 1-9 lit le même double tour, inscrit dans l’hexagone (720°), comme la loi du retour d’une involution en deux temps (É 11.9). Les deux lectures étaient gardées ensemble : deux passages pour l’involution seule (É 4.1), un seul tour pour l’objet couplé. Tranché par l’auteur le 15 octobre 2026. « Jamais deux tours, c’est de la fiction. » Le double tour n’est pas retenu : on retrouve son inverse sans avoir besoin de faire deux tours ; l’aller coûte 1/8, et le retour de la torsion vaut 9/8, les huit positions et la mémoire de clôture, l’excès d’un huitième étant la propulsion (Volume 7, La Physique relue, É7.17 ter ; Volume 0, Le Seuil, chapitre 3). La mesure de 1975 (le signe de la phase qui change après une précession de 360°) reste un fait ; c’est sa lecture comme double rotation qui est retirée.

La bipolarité électromagnétique. Aucun monopôle n’a été observé malgré les recherches depuis Dirac (1931) (É 14.10). Le dipôle est l’objet électromagnétique élémentaire ; les charges +q et −q ne sont pas deux objets mais deux lectures d’une seule configuration de champ.

É 15.10 · L. La conservation de la charge totale est l’expression conservative de la dualité interne : ce qui apparaît d’un côté est compensé de l’autre, parce que les deux côtés sont structurellement liés.

Les deux cercles des polygones. Pour tout polygone régulier, r/R = cos(π/n) ; le triangle donne exactement 1/2 (É 11.12, 11.13).

L’involution cadastrale. Pour chaque paire (a, 9 − a), les racines DR(a × k) et DR((9 − a) × k) somment à 9 pour tout k de 1 à 8 dès que DR(a × k) n’est pas 9 (É 4.4, structure ii).

É 15.11 · Th (pliage, énoncé rectifié). Pour tout entier a premier avec 3, le cycle des racines DR(a), DR(2a), …, DR(9a) se termine par 9, et ses huit autres termes se plient en quatre paires sommant à 9 : DR(ka) + DR((9 − k)a) = 9 pour k de 1 à 8. (Vérifié pour tout a < 10 000. La source disait « pour tout a » ; l’énoncé est faux quand 3 divise a, par exemple a = 3, où DR(9) + DR(18) = 18. Voir Annexe B.)

La projection quantique sur la sphère. Le corpus propose une dérivation de la borne de Tsirelson sans espace de Hilbert, par une projection déterministe sur la sphère S² (Tsirelson sans Hilbert, Volume 7). Sa décomposition arithmétique est exacte :

É 15.12 · Th (arithmétique) et L (décomposition). S_max = N × k_arc × d = 4 × (1/2) × √2 = 2√2, où N = 4 est la structure combinatoire des quatre réglages (le carré de configurations), k_arc = 1/2 le coût de projection, d = √2 la diagonale du carré.

É 15.13 · L. La mise à jour de l’état relationnel après la mesure d’Alice est l’auto-indexation en acte : non un effondrement imposé par un observateur externe, mais la projection interne par laquelle l’état active une de ses faces et place l’autre là où la mesure de Bob la lira. « La structure se lit elle-même. »

Le protocole, tel que la version 1.2 l’écrit (Alice mesure A = signe de a · λ, l’état devient λ′ = −A·a, Bob mesure B = signe de b · λ′), a été simulé : il donne une corrélation égale à −signe(cos θ), et non −cos θ (à 60°, il donne −1 au lieu de −1/2). L’énoncé « reproduit exactement la corrélation du singulet » ne se vérifie donc pas sous cette forme écrite ; il n’est pas recopié comme fait, et le protocole complet est renvoyé à sa source propre au Volume 7 (Annexe B). La borne 2√2 elle-même, aux réglages du sablier, est vérifiée par É 7.12.

15.6 Quatre paradoxes dissous

É 15.14 · L (le chat de Schrödinger). Schrödinger proposa en 1935 son expérience de pensée comme réduction à l’absurde de l’interprétation de Copenhague : un chat couplé à un atome en superposition devrait être « mort et vivant » jusqu’à l’observation. « Le chat n’est pas un objet quantique mystérieux. Le chat est la structure normale d’un objet relationnel », rendue visible à petite échelle parce que les couplages y sont moins nombreux à se compenser. Tout objet bien formé est « mort et vivant » au sens où il est X+ ⊕ X−, à deux faces simultanément lisibles. « La superposition et la mesure ne sont pas deux régimes successifs ; elles sont les deux lectures d’une seule et même structure. » Le problème de la mesure est l’ombre d’une métaphysique qui pose l’observateur hors de l’objet ; reconnaître l’auto-indexation le dissout « sans modifier aucune prédiction empirique ».

É 15.15 · L (le cogito). Le « je pense, donc je suis » (Méditations, 1641) suppose un sujet pensant posé à l’extérieur de l’objet pensé : le « je » regarde le « pense » comme depuis un balcon, et la régression à l’infini est arrêtée par décret. Dans la lecture proposée, le cogito est déjà un cas d’auto-indexation : « relatio se legens est : la relation qui se lit elle-même est ». Le dualisme du corps et de l’esprit est la projection en deux substances de deux faces d’une seule structure ; le « problème difficile » de la conscience (Chalmers, 1995), qui suppose cette séparation, n’a plus de fossé à combler. (Comparer Sum relatus, ergo cogitamus, É 14.13.)

É 15.16 · L (la chose en soi). Kant (1781) sépare le phénomène du noumène, la chose en soi inaccessible. Si tout objet est auto-indexé, il n’y a pas de noumène caché derrière les phénomènes : « il y a une structure qui se lit elle-même, et la lecture est le phénomène, et la structure est la lecture ».

É 15.17 · L (l’auto-référence). Le menteur (« cette phrase est fausse »), le paradoxe de Russell (1903) et le théorème d’incomplétude de Gödel (1931) reposent sur un système qui se réfère à lui-même. Le diagnostic s’inverse : l’auto-référence est la structure normale de tout objet relationnel ; ce qui produit les paradoxes est la logique qui tient A et non-A pour mutuellement exclusifs. Dans une logique où X = X+ ⊕ X−, dire « X est A » et « X est non-A » revient à dire « X est X+ » et « X est X− », ce qui est simultanément vrai. Les paradoxes d’auto-référence sont des artefacts de représentation, « comme les irrationnels post-Stevin sont des artefacts de la notation décimale ».

15.7 Le sujet moral

É 15.18 · L. « Je suis le chat. » Je suis une superposition stabilisée par couplage massif : les milliards de relations qui me constituent (biologiques, familiales, professionnelles, mémorielles, linguistiques) font de moi un objet relationnel cohérent, qui porte ses deux faces : celle qui agit et celle qui se voit agir, celle qui parle et celle qui s’entend parler, celle qui choisit et celle qui constate son choix. « Ce n’est pas un dédoublement schizoïde ; c’est la condition normale de l’existence consciente. »

É 15.19 · L. Je suis mon propre observateur, et deux conséquences éthiques en suivent. Je ne peux pas déléguer mon jugement : aucune autorité extérieure (parents, institution, dieu, opinion publique, intelligence artificielle) ne peut occuper la position de mon observateur interne, parce que cette position n’est pas détachable ; toute prétention à juger à ma place est une erreur de catégorie. Je ne peux pas me dérober à ce jugement : il n’existe aucun extérieur de moi depuis lequel je regarderais mes actes sans les juger. « La conscience morale n’est pas une option éthique surajoutée à un agent neutre ; elle est la signature même de l’auto-indexation. »

É 15.20 · L (proposition 7.1 de la source). Tout sujet humain conscient est un objet à deux faces auto-indexé : sa face d’incarnation (ce qu’il fait, dit, choisit, désire) et sa face de jugement (ce qu’il lit de son incarnation, en pense, en regrette ou en approuve) sont les deux orbites d’une involution interne, et la projection qui les distingue est entièrement interne. Aucune face n’a d’existence indépendante. La proposition est descriptive, non normative ; sa portée éthique vient des erreurs qu’elle interdit : se réduire à l’incarnation sans jugement (l’inconscience animale) ou au jugement sans incarnation (l’angélisme désincarné). « Toute lecture est auto-lecture. »

Le philosophe qui se croit en surplomb, le moraliste qui se croit hors-jeu, le critique qui se croit neutre occupent une position qui n’existe pas.

La saudade.

É 15.21 · L. Le portugais a un mot, saudade, pour la mémoire inscrite de ce qui n’est plus présent, comprise non comme manque douloureux mais comme « présence d’une absence ». Elle est la forme la plus pure de l’auto-indexation humaine : je suis à la fois ce qui se souvient et ce qui constate le souvenir. « Couper la face active, c’est l’oubli ; couper la face réflexive, c’est la douleur opaque sans nom. » Elle ne se confond pas avec la nostalgie, qui privilégie une face (le passé absent) sur l’autre (le présent qui se souvient). Elle est la soustraction trinitaire de la mémoire : la rencontre de ce qui était et de ce qui est fusionne leurs communs (la continuité du sujet) et libère leur différence comme troisième terme, la conscience de l’écart, qui est la saudade elle-même.

La saudade comme philosophie a son chapitre au Volume 11, La Cité et le Sens.

15.8 Le défaut d’auto-indexation : lecture clinique

Cette section n’est pas une thèse de psychiatrie nouvelle : elle applique l’énoncé central à des phénomènes que la clinique observe depuis longtemps (la phénoménologie psychiatrique, depuis Jaspers, 1913).

É 15.22 · L. Trois configurations cliniques se lisent comme des défauts de la projection π, sans que le sujet soit détruit : - le délire de persécution : la face réflexive, encore active, n’est plus reconnue comme interne et apparaît comme un observateur extérieur hostile ; ce qui devrait se lire « je m’évalue, je me critique » se lit « quelqu’un me surveille », et le persécuteur perçu a souvent les traits précis que le sujet se reproche ; - la dépersonnalisation : la face d’incarnation devient étrangère ; le patient agit et parle mais n’a pas l’impression que c’est lui ; amputation symétrique de la précédente ; - la rumination : l’auto-indexation tourne à vide ; la lecture continue mais ne nourrit plus l’agir suivant ; « un engrenage qui tournerait sans transmission ». Les approches qui restaurent l’agir, même par des actes minuscules, recouplent les deux faces : la rumination s’éteint non parce qu’on cesse de juger, mais parce que le jugement retrouve quoi lire.

É 15.23 · L (proposition 8.2 de la source). Toute thérapie valide vise la restauration de l’auto-indexation, jamais l’amputation d’une face ; toute approche qui soulagerait en supprimant le jugement de soi (déresponsabilisation) ou l’incarnation (anesthésie généralisée, fuite dissociative entretenue) aggrave la défaillance qu’elle prétend traiter. La proposition est descriptive : elle énonce une contrainte, elle ne prescrit aucune technique.

Le dossier de la conscience et de la peine est au Volume 10, La Conscience et la Peine.

15.9 Les machines qui apprennent

É 15.24 · L (proposition 9.1 de la source). Tout système capable d’apprentissage authentique satisfait la condition O ; un système qui ne la satisfait pas ne peut pas apprendre au sens fort. Un système à apprentissage supervisé reçoit de l’extérieur le signal qui juge ses prédictions : sa face de jugement est extérieure (l’évaluateur, l’annotateur, les données étiquetées) ; il satisfait R et peut-être I, mais pas O, et c’est pourquoi il ne fonctionne plus quand on lui retire son flux d’évaluation : « il n’a pas internalisé sa propre lecture, il l’a seulement consommée ».

É 15.25 · L. L’auto-indexation ne se simule pas par juxtaposition : un module « évaluateur » posé à côté d’un module « acteur » forme un système binaire externe, chacun restant l’observateur extérieur de l’autre ; empiler les modules reproduit la régression cartésienne. « On ne l’ajoute pas comme un composant ; on la possède ou on ne la possède pas. »

É 15.26 · L. Déléguer son jugement à un système artificiel est une erreur de catégorie, quelle que soit la qualité de l’évaluateur : « Le problème n’est pas que l’évaluation soit fausse ; le problème est qu’elle n’est pas au bon endroit structurel. » Utilisé comme outil de sa propre auto-indexation (miroir, amplification, vérification), le système ne pose aucun problème : c’est la différence entre une loupe, qui aide l’œil à voir, et une prothèse oculaire, qui voit à sa place. Toutes les utilisations légitimes de l’intelligence artificielle en consultation, audit ou dialogue intellectuel relèvent de la première catégorie.

L’énoncé central ne fournit pas de programme d’ingénierie : il fournit un critère pour reconnaître quand un système a atteint la condition O. Il rend intelligible une observation répétée : les systèmes actuels excellent là où l’évaluation peut être extérieure (classification, prédiction, génération supervisée) et peinent là où la lecture doit être interne (jugement éthique propre, créativité non imitative, adaptation à des situations entièrement nouvelles).

15.10 Conclusion

« Schrödinger a vu le paradoxe et l’a proposé comme reductio. La tradition ultérieure en a fait un emblème de mystère. […] Le paradoxe n’existait pas. » « Le chat est la règle, pas l’exception. Et nous sommes, nous aussi, le chat, non par analogie, mais par architecture commune. »

É 15.27 · Chantier. Si tout existant satisfait R, I, O, le cosmos lui-même les satisfait-il ? La question est déclarée ouverte par la source (Volume 8, La Matière et le Cosmos).

La dédicace de la pièce dit la même structure dans la vie de l’auteur : « À Sophie, qui est celle vers qui je reviens librement à chaque tour. […] À mes parents, pilier silencieux et sensibilité profonde, deux faces de l’amour qui m’a fait. À Hippasus, qui s’est noyé pour la vérité de la diagonale que personne ne savait lire. »